Lorsque, du matin au soir, on se colle devant l'écran de Star Academy et autres big-brother-shows, on finit par ne plus percevoir la distinction entre l'émotion et la raison. Lorsqu'on accepte de rejoindre la meute des téléconsommateurs des reality-shows, là où la vie privée de tout un chacun est jetée en pâture à une horde de fauves anonymes, on finit par oublier que le lynchage n'a rien à voir avec une sentence de justice. Lorsque les lieux communs les plus primaires tiennent lieu d'opinion, il ne faut point s'étonner de voir disparaître toute vérité. C'est alors que des procès bêtes et méchants peuvent rencontrer quelque succès. C'est alors que l'abjection devient banale et ordinaire, que le cynisme passe pour une vertu, que la fourberie est confondue avec l'intelligence et que la cruauté ne soulève plus les cœurs.
La paille et la poutre
En privé, Walid Joumblatt s'exprimait face aux siens, face à des représentants d'une tribu recroquevillée sur elle-même. La communauté druze de Joumblatt est, en tous points, à l'image de tous les groupes sectaires qui composent la non chatoyante mosaïque libanaise. Faut-il que les chrétiens-maronites, atteints dans leur image de marque, lapident Joumblatt ? Fort bien, aurait dit Jésus-Christ, que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. Faut-il lyncher le chef druze qui s'est laissé aller à répéter des lieux communs éculés sur d'autres tribus libanaises ? Fort bien, que chacune des tribus lésées commence par enlever la poutre qui lui crève l'œil avant de vouloir retirer la paille de l'œil de l'autre.
Le mal, car mal il y a, est équitablement distribué parmi les folkloriques ensembles sectaires du Liban. Le mal est partout, à l'image des Animaux malades de la peste, de Jean de La Fontaine, à tel point que la société libanaise pourrait fort bien être qualifiée de ménagerie. Toutes les composantes de cette dernière sont également rongées par le fléau qui porte un nom : « Haine Imbécile. » Qui parmi ces tribus se soucie encore du fameux Liban-message dont tout le monde se gargarise, mais qui sert uniquement de slogan publicitaire ?
Politique ou théologie ?
L'affaire des propos de Joumblatt est révélatrice de l'État de mensonge que cette société entretient. D'un côté, on se complait à organiser des dialogues islamo-chrétiens ou interreligieux plus inutiles les uns que les autres. En toute bonne foi, on va jusqu'à vouloir imaginer une fête islamo-chrétienne célébrant la personne de Marie, Mère de Dieu pour les uns, mais mère de Issa le Prophète pour les autres. Ce faisant, on esquive le cœur du problème, c'est-à-dire « le » politique. En transformant les relations entre religions diverses en embrassades spirituelles et/ou en dialogue théologique de spécialistes, on s'épargne l'effort primordial qui consiste à prendre le taureau par les cornes, c'est-à-dire à trouver le cadre politique nécessaire pour la « convivance » ou le « vivre-ensemble ». Les tensions communautaires ne sont pas des problèmes de théologie, mais de politique et, surtout, de droit public.
D'un autre côté, on ne se prive pas en privé d'arroser d'un déluge de haine l'autre. On aimerait, à cet égard, que le très voyeur et très pervers téléphone portable, qui enregistra les propos de Walid Joumblatt, fasse de même dans différents salons sectaires du pays. On assisterait à un sinistre jeu de la caméra invisible et on entendrait tout ce qui se dit entre quatre murs chez les uns et les autres. On aurait ainsi une idée sur la manière de présenter l'autre dans les écoles religieuses ou dans le cadre de telle ou telle réunion d'un aréopage confessionnel, ou tout simplement lors de banals commérages de salon. Nous aurions ainsi une fresque inénarrable de la bêtise quotidienne.
Le 14 mars 2005, nous avions cru que le Liban était guéri du mal qui le ronge. Toutes ces larmes, tous ces cierges sur la tombe de Hariri, toutes ces prières, tout cela n'était-il que comédie ? La réponse est difficile. Le mouvement était spontané, mais n'a jamais pu mener sa dynamique jusqu'au bout. Les oiseaux de proie guettaient. Ils ont pris le train en marche. Ils se sont infiltrés sous l'appellation « 14 Mars » alors qu'en réalité ils n'avaient d'autres ambitions que de perpétuer leur emprise sur la vie publique en faisant croire qu'ils étaient les géniteurs du 14 Mars depuis le jour de leur création, il y a de si longues décennies. Ce coup de passe-passe intellectuel a coûté très cher au Liban. L'histoire en jugera.
Haro sur le baudet ?
Dès lors, faut-il vilipender le seul Joumblatt ? Faut-il crier « haro sur le baudet » comme dans la fable de La Fontaine ? Si tel est le cas, alors chaque citoyen libanais est « baudet » à sa façon, parce que tous ont en horreur cet autre qu'ils ne sauraient voir. Prisonniers du piège identitaire, nous oublions que les hommes libres s'honorent d'une citoyenneté fondée sur la loi et non sur l'identité.
Aussi désastreux que puissent être les propos de Joumblatt, ils ne doivent pas faire perdre à l'électeur la rationalité de ses choix le 7 juin prochain. Pour une fois dans l'histoire de ce pays, le citoyen est invité avec insistance à oublier, le temps d'un vote crucial, toutes ses crispations, ses haines et ses rancœurs et à penser au seul intérêt de la patrie et non l'image de marque de telle ou telle tribu de la ménagerie nationale.

