À quelques semaines des élections européennes du 7 juin, qui seront aussi marquées par la question de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, les manifestations de cette année poursuivent les objectifs suivants :
- Non à l'entrée d'une Turquie négationniste en Europe.
- Dénoncer la politique des gouvernements turcs successifs qui cultivent la négation du crime et, par conséquent, s'en font les complices.
- En appeler à la fermeté des exécutifs européens et demander l'application de la résolution votée par le Parlement européen le 18 juin 1987 qui conditionne toute intégration de la Turquie à sa reconnaissance préalable du génocide arménien.
Réviser l'histoire ou « oublier » les victimes de 1915 serait les assassiner une seconde fois et trahir les fondements et les valeurs d'humanisme sur lesquels veut se construire l'Europe. L'élargissement de l'Europe, s'il devait s'étendre à la Turquie, ne saurait s'opérer sur le cadavre caché du peuple arménien.
Au XXe siècle, il est inadmissible d'oublier les victimes des massacres. Les mémoires des peuples martyrisés et exterminés sont-elles en concurrence ?
Non, il n'y a pas concurrence des mémoires, elles se font écho dans une douleur commune.
Le déroulement des massacres, les déportations, les camps... Il n'y a pas concurrence, mais similitude, solidarité, douleur commune.
Jusqu'à aujourd'hui, le gouvernement allemand assume sa responsabilité dans l'extermination des juifs par l'Allemagne nazie. S'il faut que la spécificité de la Shoah ne soit jamais banalisée, il doit en être de même pour la spécificité du génocide arménien.
Les dirigeants turcs aiment à répéter qu'il y a eu des actions regrettables, et leurs allégations sur la présence d'un dossier très complet rappellent ironiquement les dossiers secrets de l'affaire Dreyfus ; les documents existent, mais on ne les publie pas.
Le combat contre les faussaires, contre le négationnisme turc continue.
Jusqu'à quand les effets du négationnisme d'État imposé par la Turquie à une communauté interdite de deuil ?
La Turquie se sent guérie d'un passé qu'elle renie, d'un passé qu'elle ne publie pas.
Mais si la guérison est complète, pourquoi ne peut-on en parler librement au sein du régime politique ?
Depuis une dizaine d'années, certaines couches intellectuelles de la société civile turque remettent ouvertement en question la version étatique des événements. D'Orhan Pamuk, l'écrivain turc, qui a dénoncé publiquement le génocide à Hrant Dink, le journaliste turc d'origine arménienne (assassiné le 19 janvier 2007 à Istanbul), qui encourageait le rapprochement entre Erevan et Ankara tout en militant pour la reconnaissance du génocide arménien à Ragib Zarakolu, l'éditeur turc exilé, et tant d'autres, c'est l'éveil à la vérité historique. En décembre 2008, un groupe d'intellectuels turcs faisaient circuler une pétition qui s'excusait pour le déni des massacres. Quelque 30 000 personnes l'ont signée. L'intelligentsia turque ose enfin aborder le sujet tabou.
En aval de ces dispositifs intellectuels, les négociations diplomatiques incessantes se déploient aujourd'hui et sont menées de façon multilatérale ou bilatérale. Depuis un an, l'Arménie et la Turquie essaient d'effectuer un rapprochement diplomatique.
En ce sens, le 9 décembre dernier, jour du soixantième anniversaire de la signature de la convention sur les génocides, 300 intellectuels d'Arménie ont adressé une lettre ouverte au président turc où ils indiquaient que la normalisation des relations entre l'Arménie et la Turquie devrait avoir pour base la reconnaissance du génocide arménien.
Cette initiative arménienne montre que, contrairement à ce qu'affirment les autorités turques, le génocide n'est pas une question qui touche exclusivement la diaspora arménienne mais aussi l'Arménie qui d'ailleurs la mentionne dans sa « charte de sécurité ».
Bien entendu, Erevan et la diaspora arménienne ne rejettent pas toutes les tentatives apportées par les grandes capitales pour régler la question de l'Artsakh (Haut-Karabagh), le blocus imposé sur l'Arménie et le problème du génocide.
Malgré l'intensité des pourparlers, la situation semble évoluer lentement sur le plan diplomatique. Erevan reste intransigeante sur sa position concernant le génocide arménien. Des dizaines d'États et d'organisations internationales ont déjà reconnu le génocide et l'Arménie a salué cette reconnaissance. Il ne faut absolument pas que l'établissement des relations diplomatiques entre Erevan et Ankara puisse remettre en cause la véracité du génocide des Arméniens.
La revendication est sacrée ; justice sera rendue aux martyrs arméniens.
Ainsi, ils reposeront enfin en paix... et nous, Arméniens, ferons alors notre deuil.
Hagop KASSARDJIAN
Député

