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Nos lecteurs ont la parole - Échos De L’Agora

La cité-malade et le citoyen-médecin

par Antoine COURBAN
La plus grande contribution que la Grèce antique a apportée à la politique c'est, précisément, d'avoir inventé la vie et la culture politiques. Il y avait certes, en ce temps-là, des empires immenses et des royaumes redoutables, mais ces grandes puissances n'abritaient pas l'ombre d'une vie politique car elles ne s'occupaient point d'affaires publiques. Les notions, élémentaires à nos yeux, de vie publique et de bien commun n'avaient pas encore émergé à la conscience de tout un chacun. Au sein de ces États, la « vie publique » se résumait à la gestion des affaires privées du monarque absolu. Comment s'en étonner lorsqu'on sait que dans la personne d'un tel souverain, le ciel et la terre se continuent l'un dans l'autre ? Dans le Corpus Hermeticum, Hermès Trismégiste ne dit-il pas à Asclépios : « Ignores-tu donc... que l'Égypte est la copie du ciel... le lieu où se transfèrent et se projettent ici-bas toutes les opérations que gouvernent et mettent en œuvre les forces célestes » ?

Corps politique et corps physique
Il revient aux paysans des petites bourgades grecques d'avoir pris conscience de l'autonomie du territoire de leurs cités respectives par rapport aux forces du ciel. Leur mérite réside dans le fait d'avoir compris que le bien commun existe comme tel, et qu'il mérite d'être rationnellement étudié et recherché avec la même application et le même sérieux qu'on peut mettre en œuvre pour construire un temple, sculpter une statue ou fabriquer une poterie. Ce faisant, les humbles paysans de la Grèce ont tout simplement « sauvé le corps politique en le soustrayant à l'influence des charlatans » ( Zimmerman ), pour le confier à des praticiens, c'est-à-dire à chaque citoyen. À l'image du médecin qui s'occupe du corps de son malade en déployant toute une panoplie de mesures préventives ou curatives, l'assemblée des citoyens déploie de même une large facette de mesures en faveur du corps politique. Cela s'appelle : justice, droit, Parlement, liberté, démocratie. Et c'est aux paysans d'Athènes que nous les devons.
De même qu'il est choquant de voir un praticien s'occuper à la légère de son patient, il est tout aussi choquant de voir un citoyen demeurer indifférent au sort du corps politique dont il est un élément constitutif. Dans les petites cités grecques, on distinguait nettement deux catégories de citoyens. Il y avait ceux qui étaient engagés dans les affaires publiques, les « pôlitês », et ceux qui ne s'occupaient que de leurs affaires privées qu'on appelait les « idiôtês ». L'évolution malheureuse du terme « idiôtês » nous fait oublier son sens premier.
Le corps politique est comme le corps physique. Qui oserait demeurer indifférent à sa santé personnelle ? Qui oserait prétendre que sa santé ne le concerne pas ? Qui oserait affirmer qu'il laisse faire la nature pour demeurer en bonne santé ? Un tel individu serait qualifié, pour le moins, d'irresponsable. Parlant des rapports du citoyen et du corps politique, Thucydide dit : « Un homme qui ne s'occupe pas de politique ne peut être considéré comme un citoyen paisible mais comme un citoyen inutile. » C'est pourquoi le bon sens veut que nul processus électoral ne peut être boycotté ou boudé, comme avaient décidé de le faire de larges franges de Libanais lors des scrutins législatifs de 1992 et 1996.

Responsabilité, conscience et devoir
Qu'est-ce qui pouvait forcer l'humble citoyen d'Athènes à demeurer assis, des heures durant, lors d'assemblées délibératives qui devaient être, dans une large mesure, aussi ineptes et assommantes que celles du monde moderne ? Quelle force, sinon sa conscience de citoyen, pouvait amener un tel homme à participer à la dynamique publique au lieu de lui préférer les mille et un plaisirs de la vie privée ? Tout médecin pourrait aisément préférer une promenade en famille ou poursuivre son sommeil plutôt que de se rendre au chevet d'un malade. Et pourtant, quel médecin oserait ne pas répondre à un appel urgent ? La loi l'y oblige, mais sa conscience le lui ordonne. Il en est de même du citoyen.
Quand sonne l'heure de la consultation électorale, tout citoyen devient symboliquement un praticien appelé au chevet d'un patient, soit à titre préventif, soit à titre curatif. Nul ne peut et ne doit, en principe, se soustraire. C'est ainsi, par exemple, qu'en Belgique, le vote est obligatoire sous peine d'amende.
Depuis le funeste mois de février 2005, le Liban est en proie à des tribulations qui minent de l'intérieur son corps politique et le fragilisent face aux agressions de l'extérieur. Le Liban est aujourd'hui un grand malade. En juin prochain, tous les citoyens sont appelés au chevet du patient pour dire quel traitement ils souhaiteraient voir appliquer. Deux projets « thérapeutiques » semblent se profiler à l'heure actuelle, et c'est entre eux qu'il faut choisir, indépendamment de la personne qui porte le projet en question et en faveur de laquelle on exprime tel ou tel vote.
Scrutin décisif ?
Que veut le citoyen libanais ? Une authentique démocratie libérale au sein d'un Liban souverain, non inféodé et non satellisé à un grand frère ? Un Liban « politique » où le bien commun s'est pas synonyme de la volonté autocratique d'un dictateur ? Un Liban s'occupant enfin de justice sociale et de droits de l'homme ? Une société civile responsable qui ne se voit pas dicter ses choix fondamentaux par des prophètes, des inspirés ou des porte-parole de Dieu ? Un Liban débarrassé de ses féodalismes tribaux et de ses enclos confessionnels ? Ou bien le citoyen libanais préfère-t-il la sécurité de la tutelle étrangère comme jadis, le panache des discours flamboyants, les exaltations révolutionnaires, le morcellement du corps politique en une mosaïque chatoyante d'identités sectaires, le pouvoir autocratique d'un leader, l'embrigadement de la population dans une dynamique belliqueuse outrancière?
Lorsque le citoyen libanais se rendra derrière l'isoloir, il se souviendra que l'objectif premier de tout médecin est de rendre le plus d'autonomie au corps de son patient. Comment mettre l'autonomie du corps politique libanais à l'abri de toute aliénation ? Nous aurons la réponse le 7 juin 2009.
La plus grande contribution que la Grèce antique a apportée à la politique c'est, précisément, d'avoir inventé la vie et la culture politiques. Il y avait certes, en ce temps-là, des empires immenses et des royaumes redoutables, mais ces grandes puissances n'abritaient pas l'ombre d'une vie politique car elles ne s'occupaient point d'affaires publiques. Les notions, élémentaires à nos yeux, de vie publique et de bien commun n'avaient pas encore émergé à la conscience de tout un chacun. Au sein de ces États, la « vie publique » se résumait à la gestion des affaires privées du monarque absolu. Comment s'en étonner lorsqu'on sait que dans la personne d'un tel souverain, le ciel et la terre se...
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