Pour l'heure, ce n'est pas de l'électeur qu'il s'agit, mais du candidat type. Il est censé, vu la gravité de la phase, être animé d'un solide sens national. Croire profondément en une patrie unie, qui ne serait pas un assemblage de mini-États politico-miliciens ou de chasses gardées confessionnelles.
Adhérent ou non à un parti, ce postulant doit tout mettre au service de la cause qu'il défend. Et réaliser, par exemple, que la force de son engagement ne sert à rien s'il n'a pas l'assiette populaire requise.
Or, côté candidatures et quotas, c'est aujourd'hui une anarchie inqualifiable. Une bataille d'ambitions démesurées ou même délirantes. Un capharnaüm qui ne prend en compte ni les grands principes, dont les constantes ou la lutte vitale pour le redressement économique. Ni les grands sentiments, comme le dévouement à son camp par le retrait face à un rival mieux armé. Individus, groupes et sous-groupes n'ont qu'un objectif en tête : chiper la palme à ce partenaire que les élections transforment en rival.
Cette dérive est d'autant plus condamnable que les intéressés ont devant les yeux, pour se guider, des exemples marquants tirés de l'histoire contemporaine. En effet, en 1943, la scène locale était déjà le théâtre d'un affrontement entre deux conceptions fondamentales contraires. Le Bloc national militait pour une indépendance protégée par la France, à travers un traité, étant donné que le microorganisme libanais se trouvait inséré dans un environnement régional hostile. Et glouton : la Syrie et l'État hébreu alors en gestation. Ce parti était en outre opposé à l'adhésion à la Ligue arabe, car les Arabes ne manqueraient pas de vider leurs inévitables, leurs sempiternelles querelles sur son sol. Le Bloc estimait que le Liban devait entretenir d'excellentes relations avec tous les pays arabes sans prendre parti dans leurs conflits. Rester sur la touche quand ils se disputaient et leur apporter son écot quand ils s'entendaient. Autrement dit, pratiquer la neutralité positive.
En face, le Destour brandissait l'étendard d'une indépendance absolue. Il récusait, à ce titre, tout engagement aliénant la volonté nationale intrinsèque, donc le traité avec la France. Il voulait que le Liban fût membre fondateur actif de la Ligue, car il faisait partie intégrante du monde arabe, et ne pouvait vivre en autarcie isolée. Cependant, pour ménager les sensibilités, l'on avait alors adopté le label « Liban, pays à visage arabe », qui convenait aux chrétiens comme aux musulmans. De plus, le Liban avait obtenu que toute décision de la Ligue devait être prise à l'unanimité pour être exécutoire.
Mais dès le départ, la Syrie a dévoilé ses visées. Le procès-verbal de la conférence de fondation de la Ligue, cité dans les Mémoires de Fouad Boutros, montre que le chef du gouvernement syrien, Saadallah Jabri, et son ministre des AE, Jamil Mardam Bey, ont objecté à la présence du Liban. En soutenant qu'il n'était pas encore indépendant et gardait des liens trop prononcés avec l'Occident. Les dirigeants égyptiens, Moustapha Nahas et Nouri Saïd, ont su régler le différend. Par le biais d'un engagement solennel du Liban « à ne jamais être le point de départ d'une machination occidentale visant la Syrie. » La délégation syrienne en a pris acte dans une réponse archivée. Conclue sur cette note qui en dit long : « Nous souhaitons enregistrer, à cette occasion, qu'il ne se passera pas longtemps avant que le peuple libanais ne demande à se joindre au peuple frère syrien. » ( !)
Retour à la scène locale. On peut rappeler qu'après le Bloc national et le Destour, il y a eu l'affrontement entre le Nahj et le Helf en 1968. L'un étant pour un pays politique contrôlé par le Deuxième Bureau et par l'ambassade de Nasser. L'autre, pour un Liban libre et démocratique. Toujours est-il que jamais les luttes d'idées de fond n'ont été altérées, au sein d'un front quelconque, par des considérations purement égoïstes et des intérêts électoralistes circonstanciels comme c'est le cas aujourd'hui.

