Le programme est très récent et ne se limite pas à cette clinique mobile. Pour le mettre en place, la Fondation libanaise al-Kafaat a fait appel au collège de Montmorency, un établissement canadien situé près de Montréal, et réputé, entre autres, pour ses formations en prothèse et en orthopédie. Il s'agit, avec le financement de l'Agence canadienne de développement international, de renforcer les capacités des établissements du Moyen-Orient qui offrent des soins aux populations victimes de conflits.
Le transfert d'expertise est au cœur du projet : depuis janvier, des experts canadiens proposent des formations gratuites, ouvertes aux professionnels locaux, sous forme d'ateliers spécialisés. Par ailleurs, l'équipe québécoise a mis en place des unités de réadaptation, fixes ou mobiles, à travers lesquelles elle pourra offrir des soins directs aux victimes et en profiter pour transmettre son expérience à des spécialistes libanais, sur le terrain. En se rendant dans des régions reculées, notamment dans la Békaa et autour de Tripoli, elle peut toucher des populations qui ne se seraient sans doute pas déplacées jusqu'à l'unité fixe d'al-Kafaat, située près de Beyrouth.
Des choix difficiles
Denyse et Josée disposent d'un petit local dans l'unité de physiothérapie de l'hôpital. Un étage plus bas, Ghassan, le psychologue, reçoit des personnes victimes de traumatismes de guerre, pour tenter de les aider à tourner la page. Lorsque leurs blessures sont aussi physiques, ces patients montent consulter la physiothérapeute et la prothésiste, qui proposent des soins dans la limite de leurs capacités. La demande est très élevée, et les Québécoises doivent évaluer chaque cas de figure individuellement pour décider s'il peut faire partie ou non du programme.
« Ces décisions sont parfois bien difficiles, explique Denyse, chef de la mission. Nous recevons des gens qui sont dans des situations de grande souffrance, mais notre programme et nos moyens ne nous permettent pas de tous les accueillir. » Des physiothérapeutes canadiens qui pratiquent des soins gratuits dans la Békaa : le mot est vite passé. Une foule de patients affluent à l'hôpital chaque fois que l'équipe s'y trouve, et ils ne sont pas toujours canalisés efficacement par le personnel de l'établissement. Denyse et Josée se retrouvent ainsi confrontées à des malades qui ne sont en rien des victimes de guerre, mais qui n'ont pas les moyens de payer des soins professionnels et espèrent bénéficier du service gratuit offert par la mission. Elles sont obligées de refuser, mais elles sacrifient souvent un peu de leur temps libre pour donner des conseils ou offrir un traitement ponctuel aux patients qu'elles ne peuvent pas soigner dans le cadre de la mission.
Autour d'elles, un groupe d'étudiants observent leur travail et posent des questions. Denyse reçoit aujourd'hui Ahmad, âgé d'une cinquantaine d'années. Père de famille, il a été touché en juillet 2006 par des éclats d'obus qui non seulement ont eu des conséquences directes sur l'utilisation de ses bras et de ses jambes, mais ont également laissé une petite quantité de plomb dans son corps. Impossible à retirer, cette matière toxique se propage dans son système nerveux et supprime une à une, au fil des mois, des fonctions telles que le contrôle des membres, la parole et la mémoire. Pour soulager sa douleur, Denyse le masse, lui fait effectuer des exercices, et explique au fils comment le soigner le plus efficacement possible à leur domicile. Par la même occasion, elle expose avec précision ses techniques de physiothérapie aux étudiants et aux infirmiers présents.
Une action dans la durée
Dans une autre pièce, Josée s'occupe de Hicham, un homme de 40 ans qui a perdu la moitié de sa jambe gauche en sautant sur une mine. Il est équipé d'une prothèse, mais celle-ci n'est plus adaptée à son moignon, qui a changé de forme depuis le premier traitement qu'il a reçu. Sous les regards de cinq étudiants, Josée lui donne des conseils pour mieux mettre en place la prothèse et lui offre un adaptateur qui facilitera le procédé. Hicham devra l'essayer pendant deux semaines, et elle le rencontrera à nouveau lors de la prochaine visite de l'équipe dans la Békaa. Si l'adaptateur ne s'est pas révélé efficace, ils envisageront ensemble la fabrication d'une nouvelle prothèse.
Au cours de la journée, la physiothérapeute et la prothésiste auront reçu une dizaine de patients chacune, âgés de 4 à 60 ans. Elles retrouvent ensuite Ghassan, le psychologue, qui s'est entretenu de son côté avec le même nombre de victimes. Celles-ci ont perdu des membres de leur famille, sont amputées d'un bras ou d'une jambe, ou ont été torturées. Elles ont rarement l'occasion d'exprimer leurs souffrances auprès d'un professionnel et sont souvent réticentes à venir le consulter. La tâche est difficile, et Ghassan sait que de nombreux autres psychologues doivent prendre le relais rapidement pour pouvoir aller à la rencontre d'une partie significative de la population.
Des succès et des obstacles
La mission des trois Québécois dans la Békaa et dans les autres régions du Liban se met ainsi en place avec des succès immédiats, mais aussi avec les difficultés qui accompagnent évidemment un programme international dans une région politiquement instable.
L'équipe apprend peu à peu les habitudes locales : le fonctionnement des hôpitaux de la Békaa et du Nord peuvent être très surprenants lorsqu'on a l'habitude des établissements canadiens. Par ailleurs, si la communication en français et en anglais est facile à Beyrouth, le problème de la langue se pose souvent dans les autres régions. Aucun traducteur officiel n'est encore à leur disposition, et seul le psychologue parle arabe ; Denyse et Josée doivent demander à un infirmier ou à un étudiant de s'improviser traducteur, pour parfois aboutir à des quiproquos embarrassants qui ralentissent leur travail.
C'est avec beaucoup de détermination et d'engagement personnel que les trois Québécois, avec le soutien d'al-Kafaat, surmontent ces premiers obstacles et œuvrent efficacement au chevet de la population. Ils ont à présent pour ambition d'établir un réseau de communication et d'échange avec les spécialistes locaux pour toucher une plus grande partie de la population, optimiser les formations proposées et inscrire leur mission dans le long terme en passant rapidement le relais aux Libanais.


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