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Nos lecteurs ont la parole - Échos De L’Agora

La brise printanière de l’arabité

Par Pr Antoine COURBAN
On s'accorde en général à dater la naissance du « sujet de la modernité » du jour où le Dr Philippe Pinel brisa les chaînes des aliénés qui croupissaient dans les salles humides de l'hôpital de la Salpêtrière à Paris. Fils de la Révolution française et de ses idéaux, Pinel avait compris que l'aliénation de ces malheureux ne portait pas atteinte à leur humanité. La folie est folie du sujet et le fou est citoyen de la république. Tel est le présupposé fondamental qui motiva Pinel à libérer les aliénés de leurs chaînes.
D'année en année, de 14 mars en 14 mars, tout ou presque a été dit sur cette mémorable journée de 2005 qui vit tout un peuple déferler sereinement au cœur de Beyrouth. Certains y ont vu un événement fondateur, d'autres ont cru y voir la réaction d'une faction de Libanais contre celle qui avait manifesté le 8 mars pour remercier la Syrie et lui crier sa fidélité à toute épreuve. La plupart éprouvent beaucoup de difficulté à penser le 14 mars 2005 comme étant un instant fondateur et non un événement politique. Fondateur de quoi demandent-ils ? La réponse est d'une limpidité cristalline : fondateur car il constitue une rupture au sein de l'inconscient de l'arabité levantine. Tout comme les aliénés de Pinel, l'homme arabe a brisé ses chaînes en ce 14 mars 2005 au cœur de Beyrouth.
Lorsque le 1er mars 2009, le Tribunal spécial pour le Liban a inauguré ses travaux, cet homme a massivement adhéré au principe de la justice internationale. Plus surprenant encore, ce même homme accepte maintenant que justice lui soit rendue par une instance séculière humaine et par des juges qui ne sont pas nécessairement d'ethnie arabe ou de religion musulmane. En soi, l'exploit ainsi accompli est inouï. Les historiens se pencheront sur ce travail sur soi accompli par des Arabes. Mais cela n'aurait pas été rendu possible en dehors de Beyrouth et du Liban. Nous avons vu, au même moment, un président soudanais danser et faire danser son peuple par refus d'une Cour de justice internationale, alors que, pour l'homme de la rue à Beyrouth, la même Cour est partie intégrante de lui-même. Au Soudan, l'homme arabe demeure prisonnier des chaînes de tous les discours obscurantistes qui lui font refuser tout dialogue avec le monde. À Beyrouth, l'homme arabe décide de tendre la main au monde et de dialoguer avec lui. Par les temps très difficiles qu'il traverse, le Libanais musulman fait preuve avec courage et détermination d'une volonté d'ouverture, de tolérance, de pluralisme et de paix. Au fond de lui-même, il ne fait que renouer avec la tradition de l'arabité de jadis, celle qui avait fait de l'Andalousie arabe un modèle de convivance au sein d'une Europe livrée à la barbarie des ténèbres de l'esprit.
Ceux qui planifièrent l'assassinat de Hariri ainsi que la longue série des meurtres qui suivirent n'en croient probablement pas leurs yeux. Tablant sur la torpeur de l'inconscient arabe, dominé par toutes les formes possibles de pouvoirs tyranniques, les assassins ne pouvaient pas prévoir la réaction citoyenne et pacifique du peuple du Liban. Rien n'est aussi malheureux que l'utilisation abusive de la date du 14 mars à des fins politiciennes, alors que sa signification est ailleurs. Au-delà des clivages et des oppositions, se référer au 14 mars ne signifie pas s'affilier à un club ou à un parti, s'inscrire au clan de tel ou tel personnage. Se référer au 14 mars 2005 consiste à proclamer une adhésion libre à une certaine vision du monde où le mot résistance n'est pas synonyme de violence et de mort. Si la résistance violente et mortifère a pour armes le Kalachnikov et les Katioucha, la résistance pacifique a pour armes l'urbanité, la culture et l'éducation.
Tel est le génie du Liban : avoir permis à l'homme arabe de faire la paix avec lui-même, de se libérer de la poussière de siècles d'obscurantisme et de stagnation culturelle, et de s'ouvrir au monde. L'histoire retiendra que c'est au Liban que l'inconscient arabe s'est réveillé en 2005 et qu'il a décidé de dépasser ses peurs et de relever le défi de la modernité. Le processus de libération ne fait que commencer. Il associe, en une alchimie mystérieuse, le musulman et le chrétien du Liban. Cela s'appelle la nouvelle arabité, et Beyrouth en est le laboratoire et le creuset.
Tel est l'enjeu historique et culturel de l'actuelle campagne électorale libanaise. Les partis dits « 14 Mars » comprendront-ils le message des citoyens ? Sauront-ils dépasser les clivages traditionnels et proclamer face aux armes et à la violence haineuse leur détermination à adopter la paix comme choix stratégique ?
On s'accorde en général à dater la naissance du « sujet de la modernité » du jour où le Dr Philippe Pinel brisa les chaînes des aliénés qui croupissaient dans les salles humides de l'hôpital de la Salpêtrière à Paris. Fils de la Révolution française et de ses idéaux, Pinel avait compris que l'aliénation de ces malheureux ne portait pas atteinte à leur humanité. La folie est folie du sujet et le fou est citoyen de la république. Tel est le présupposé fondamental qui motiva Pinel à libérer les aliénés de leurs chaînes.D'année en année, de 14 mars en 14 mars, tout ou presque a été dit sur cette mémorable...
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