Fidèle à son image de marque et à sa brillante réputation de redoutable virtuose «à la russe», Berezovsky a tout d'abord, en coquet mais charmant star du piano, chamboulé le programme proposé. Et tant pis pour tous ceux qui se léchaient les babines pour écouter ces quatre lieder de Schubert transcrits au clavier par Liszt. Pas de place aux mélodies même avec appoggiatures et fioritures lisztiennes.
Ouverture, en toute puissance beethovenienne, avec la Sonate Waldstein (Sonate n° 21 op 53 en ut majeur) du maître de Bonn. De ses trente-deux sonates pour piano, reflet de ses tourmentes, ses douleurs, ses espoirs et ses désespoirs, Beethoven avait dédié cet opus au comte Ferdinand von Waldstein. La postérité a gardé le nom de Waldstein pour une pièce ardue et aux contrastes forts où s'est illustré, entre autre interprète, Vladimir Ashkenazy.
Deux mouvements (allegro con brio et introduzione adagio molto) d'une grande difficulté technique et requérant une minutie extrême dans l'interprétation marquent cette longue narration aux lignes habitées de fougue et d'impétuosité.
Chromatismes périlleux, rythmes emballés, célérité des cadences, autant d'embûches que le pianiste met en échec avec une stupéfiante aisance et maîtrise. Notamment ce «prestissimo» de la fin d'une confondante vélocité.
Des tonitruantes tempêtes soulevées par Beethoven, on passe aux subtiles nuances de l'éternel humain alternant plaisir et douleur dans l'avant-propos d'un mariage d'amour passionné où Robert Schumann n'en sortira pas
indemne...
Sous les doigts agiles de Berezovsky s'égrènent les Davidbundlertanze (les danses des fils de David). Images sonores d'une grande richesse où la sensibilité, l'imagination et la fantaisie de Schumann font merveille pour des pages à la fois radieuses et sombres comme les deux faces de Janus. Martelées, en cascades de murmures, omniprésentes ou effacées, solaires ou simple pluie d'étoiles, flammes ou feux d'artifice, ces notes schumaniennes ont une luisance toute particulière chez Berezovsky, comme si elles sont injectées d'un lyrisme singulier.
Après l'entracte, pour conclure, un morceau de bravoure (certainement très attendu par le public), la Sonate en si mineur de Liszt, dédiée à Schumann et que Clara Schumann, sa femme, pourtant virtuose du clavier, a jugé en ce temps-là avec une sévérité et une négativité excessives.
C'est Wagner qui va rétablir l'équilibre et donner un avis plus favorable en déclarant à Liszt: «Cette sonate est grande, affable, profonde, noble, sublime comme toi!»
Narration d'une éloquence inouïe, elle se joue d'une traite malgré ses différentes sections (allegro, andante, allegro, prestissimo).
De l'enfer des notes emportées dans une véritable tornade aux accalmies lumineuses comme des échappées belles, en passant par les premières mesures angoissantes, inquiètes, oppressantes, presque hagardes, la sonate a un ton éminemment, résolument
romantique.
Contorsion des doigts pour des notes littéralement enflammées, rythmes fous, appoggiatures démentielles, interrogations métaphysiques, sens de l'élévation, tourmente existentielle, désarroi des désirs inassouvis, voilà les grands axes de cette œuvre majeure et plus que difficile à restituer dans ses méandres et ses
labyrinthes.
Tonnerre d'applaudissements pour une interprétation au-dessus de tout éloge, qui laisse l'auditeur absolument bouche bée. Une fois de plus, Boris Berezovsky a parlé non seulement d'amour, mais de passion véhémente et
irrépressible.
Généreux dans ses (quatre) bis, Berezovsky offre aux festivaliers religieusement à l'écoute une douce et nostalgique ballade entre plusieurs partitions. Deux valses ondoyantes, l'Étude en si majeur de Chopin et des pages de Rachmaninov. Le tout avec cette souveraine élégance d'un interprète en terrain conquis car le domaine du piano, sans conteste, lui appartient...

