Rechercher
Rechercher

Économie - Finance

Qui a prévu la crise financière ?

Par le Dr Jan SCHAAPER*
Qui a prévu la crise financière ? Personne ! En tout cas pas les professionnels de la finance, sinon ils se seraient comportés différemment. Qu'en est-il des chercheurs, dont le métier est de réfléchir et de comprendre le monde dans lequel on vit. Leurs réflexions sont publiées dans de prestigieuses revues académiques. En consultant une base de données littéraire, rassemblant 9 000 de ces revues, dont 93 consacrées à la finance, on constate qu'en 2006 aucun article ne parlait d'une crise potentielle des « subprimes », qui a pourtant éclaté en 2007. Comment est-ce possible ? Essayons de comprendre en décortiquant le fonctionnement des journaux académiques.
D'abord, pour pouvoir publier un article académique, un chercheur doit franchir plusieurs étapes : la constitution d'un échantillon de données, financières dans ce cas précis, la recherche proprement dite, suivie de la rédaction d'une première version d'un article qu'il envoie à une revue académique. Ces revues se sont doté de comités scientifiques. Le principe est que chaque proposition de publication est évaluée par au moins deux spécialistes du domaine (« peer to peer reviewing »). Les évaluateurs exigent en général que des révisions soient apportées au texte initial. Le texte révisé est ensuite de nouveau évalué. Il n'est pas inhabituel qu'une recherche soit ainsi amendée deux ou trois fois. Le processus allant de la constitution d'un échantillon de données jusqu'à la publication finale peut prendre plusieurs années.
Pour l'année 2006, la base de données mentionnée ci-haut répertorie 150 « peer to peer reviewed » articles qui ont été consacrés au sujet d'une crise financière. Cependant, la majorité des échantillons sur lesquels se fondent ces recherches porte sur la crise financière asiatique de 1997, soit un délai de publication de 9 ans. Une recherche publiée dans le Journal of Applied Management développe un « early warning indicator of financial crises » à partir de la crise financière de 2001 en Argentine. Le Journal of Risk Finance publie en 2007 un article sur la « Prediction of Bank Failures », sujet tout à fait d'actualité, à partir d'un échantillon de banques turques de 2000. On peut espérer voir apparaître dès 2012 des publications académiques sur la crise financière de 2008, expliquant comment il sera désormais possible de prévoir des crises à venir. Sauf que les explications des crises financières mexicaine (1994), asiatique (1997), russe (1998) et autre turque (2000) n'ont pas permis de prévoir et encore moins de prévenir la crise financière de 2008.
Puis il y a une deuxième explication plus profonde et séculaire. Les membres des comités scientifiques subissent la pression du groupe des pairs. Ils ont une tendance naturelle à accepter les recherches qui s'insèrent dans la pensée dominante. C'est ce qu'on appelle en jargon le « main-stream » ou courant principal. Le « peer to peer reviewing » contribue à faire converger le contenu des publications vers cette pensée dominante. Par conséquent, un chercheur qui souhaite, pour le bien de sa carrière personnelle, que ces travaux soient publiés ajoute un petit élément de plus à une théorie dominante ou applique celle-ci à un contexte particulier, etc. Or, la pensée dominante en finance est bel et bien le libéralisme économique et le « laisser-faire » des marchés financiers sans intervention régulatrice. Puis, parallèlement, le main stream exige que les résultats des recherches en finance se fondent sur des calculs statistiques, à partir de grands échantillons de données financières. Plus précisément sur la base des 95 % des données, distribuées d'après la loi normale, en éliminant les données « aberrantes ». Cependant, les crises naissent en tant que fait mineur qui croît et prend de l'ampleur pour devenir un fait majeur. Ce sont les données aberrantes qui permettent de détecter les faits mineurs qui potentiellement enclencheront par la suite les crises majeures.
Un chercheur qui met en cause la pensée dominante ou n'applique pas la méthodologie statistique de référence prend le risque que ces travaux ne soient pas publiés. Tout comme les travaux révolutionnaires de Galilée qui furent interdits car en contradiction avec la pensée dominante de l'époque. Il faut savoir que le nombre des publications dans les revues académiques, et non leur qualité, sert d'outil de mesure incontournable pour classer les chercheurs et leurs universités d'appartenance (cf. Financial Times Rankings, classement de Shanghai). Ce sont ces mêmes chercheurs qui donnent par la suite des cours de finance dans des business schools aussi prestigieux que les revues qu'ils publient. De là, on pourrait faire un pas supplémentaire, que certains ont déjà fait, et dire que les enseignements de finance ont contribué à l'apparition de la crise financière.

* Maître de conférences HDR, coordinateur académique à l'École supérieure des affaires, Beyrouth

En coopération avec :ESA
Qui a prévu la crise financière ? Personne ! En tout cas pas les professionnels de la finance, sinon ils se seraient comportés différemment. Qu'en est-il des chercheurs, dont le métier est de réfléchir et de comprendre le monde dans lequel on vit. Leurs réflexions sont publiées dans de prestigieuses revues académiques. En consultant une base de données littéraire, rassemblant 9 000 de ces revues, dont 93 consacrées à la finance, on constate qu'en 2006 aucun article ne parlait d'une crise potentielle des « subprimes », qui a pourtant éclaté en 2007. Comment est-ce possible ? Essayons de comprendre en décortiquant le fonctionnement des journaux académiques.D'abord, pour...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut