Ambiance de fête
Si tel n'est pas l'esprit d'un pèlerinage régulier s'effectuant en général autour d'un prêtre, d'un accompagnateur et de quelques contacts ponctuels locaux, l'importance de ce voyage et des archevêques pionniers le guidant a entraîné un débordement de joie lors de notre passage. Les cantiques espagnols, latins, grecs, maronites, syriaques et arabes se sont entremêlés pour donner lieu à une effusion de bonheur teintée d'émotions intenses, comme à l'église Saint-Jean-Marc à Byblos, dans la grotte de saint Pierre à Antioche, dans l'église Saint-Paul à Tarse ou dans l'église Saint-Thomas à Tyr. Ce qui se poursuivait parfois en soirée, autour d'un repas copieux, par des chansons libanaises et des « sevillanas », au son de la guitare, comme dans le désert de Palmyre aux sites archéologiques exceptionnels, où les bédouins sous la tente, agréablement surpris par cette belle ambiance, nous ont accompagnés avec leurs voix et leurs instruments traditionnels, alors que les pèlerins entamaient leurs premiers pas de dabké. Au dîner d'accueil à Beyrouth, tous avions entonné d'une seule voix des chansons populaires espagnoles, entrecoupées de couplets en arabe.
Miniconcile à Alep
Au fil des jours, les rencontres et échanges de cadeaux se sont poursuivis en ne se ressemblant pas, avec le sacre du patriarche syriaque-catholique à Beyrouth, la messe à Notre-Dame de Jamhour chez les jésuites, la messe à Damas dans la cathédrale grecque-catholique ou la messe à Alep chez les syriaques-orthodoxes, qui a précédé un important dîner se déroulant au Club d'Alep. Cette réunion a pris la forme d'un miniconcile regroupant les deux évêques espagnols, Mgr Javier Martinez et Mgr Braulio Rodriguez, et quatre évêques d'Alep : Mgr Gregorios Youhanna Ibrahim (syriaque-orthodoxe), Mgr Anis Abi-Aad (maronite), Mgr Jean-Clément Jambart (grec-catholique) et Mgr Antoine Odo (chaldéen). Il a été notamment question des chrétiens d'Irak chassés hors de leur pays, Alep constituant une première étape pour de nombreux réfugiés se rendant par la suite, via la Syrie ou le Liban, en Europe (et plus particulièrement en Suède) ou en Amérique du Nord. Ce qui n'est pas sans rappeler les premières années de la guerre de 1975-1990 au Liban, qui a vu le départ définitif de dizaines de milliers de chrétiens, et aussi de nombreux musulmans. Mais la résistance menée par les milices chrétiennes à majorité maronite avait alors déjoué le plan d'implantation des Palestiniens, établi dans les hautes sphères internationales, et ne se terminera avec succès qu'avec l'union politique, qui se fait attendre, des chrétiens du Liban, pour le bien de l'ensemble du pays.
Un accueil particulier à Tyr
Une somptueuse fête a clôturé le séjour des pèlerins en Orient avec une messe particulière concélébrée en l'église Saint-Thomas de Tyr par les deux évêques espagnols, les deux évêques grecs-catholiques Mgr Georges Bakaouni et Mgr Jean Haddad, le curé de la paroisse, le père Béchara Kattoura, et l'évêque maronite Mgr Choucrallah el-Hage. Puis Mgr el-Hage a reçu le groupe à l'église Notre-Dame de la Mer, pour lequel il a soulevé l'importance du passage de saint Paul à Tyr. Un grand déjeuner s'est ensuite déroulé à l'auberge al-Fanar en présence du nouvel ambassadeur d'Espagne Juan Carlos Gafo Acevedo et de son épouse Cristina Carballo Gafo, accompagnés du chargé d'affaires de l'ambassade, M. Luis Prados, et du journaliste Tomás Alcoverro. L'ensemble « Les guitares du Cèdre » dirigé par le professeur Jean Beujékian a charmé l'auditoire au milieu du repas, avec des arrangements spéciaux pour dix guitares auxquelles s'est ajoutée la voix éclatante de Clara Akiki. Au cours de son allocution, l'ambassadeur d'Espagne s'est déclaré « enchanté d'accompagner la communauté espagnole sur la route de saint Paul à Tyr » : « C'est la première fois que je viens à Tyr, je constate la beauté et la vitalité de cette ville. Il est important que les cultures libanaise et espagnole se connaissent pour donner lieu à un dialogue fructueux. » L'archevêque de Grenade a ensuite pris la parole : « C'est une très grande joie pour nous d'être ici, et c'est une heureuse coïncidence que notre ambassadeur vienne de commencer sa mission en même temps que le premier pèlerinage espagnol au Liban. C'est un signe d'espérance pour les rapports entre nos deux peuples. Souhaitons qu'avec l'aide du Seigneur, nous puissions renforcer ces liens, ce qui fera un grand bien pour nos deux peuples et aussi pour la paix, parce que de la connaissance et du dialogue ne peut naître que du bien pour tous. »
La liberté de culte
Nous avons constaté une pleine liberté religieuse en Syrie, avec par exemple 30% d'écoliers musulmans dans les écoles dépendant de l'archevêché syriaque-orthodoxe, qui étudient la langue arabe comme la langue syriaque. Ce qui n'est pas le cas en Turquie, où les prières ont été récitées rapidement à l'église Saint-Paul à Tarse, alors qu'à Antioche, le prêtre de l'église grecque-orthodoxe, où se déroulent pourtant des messes régulières, nous apprenait que la célébration de la fête de l'Assomption, le 15 août dernier, avait été interdite par les autorités. En retour, les pèlerins nous ont fait part d'une histoire discriminatoire équivalente en Espagne : un couple de catholiques pratiquants ne pouvant avoir d'enfants a été jugé inapte à adopter un enfant par un psychologue pernicieux, qui avait pris soin entre-temps de préciser qu'en cas de réponse favorable, et si jamais l'enfant avait des origines musulmanes, le couple en question avait l'obligation de lui permettre de pratiquer son culte à l'âge de sept ans. L'affaire suit son cours avec un avocat chargé de rétablir le bon sens.
Le silence autour du Liban
Lors de la première élaboration, en septembre dernier, de ce voyage, supposé se dérouler seulement en Syrie et en Turquie, quel n'avait été l'étonnement de nos amis espagnols quand nous leur avons annoncé que le Liban devait servir de plate-forme aux pèlerins, notre pays ayant été visité par Jésus, la Vierge Marie et saint Paul en personne. Cette méconnaissance de la réalité libanaise, amplifiée par la désinformation concernant l'insécurité au Liban, a éclaté au grand jour à Palmyre, où nous nous sommes rendu compte, après un court séjour à Damas, que les petits gamins collant à nos pèlerins pour leur vendre des souvenirs locaux pratiquaient aussi bien la langue de Cervantes que les petits Espagnols. C'est dire l'ampleur de la vague touristique provenant d'Espagne et inondant la Syrie, les tour-opérateurs syriens n'effectuant généralement qu'une incursion d'une demi-journée au Liban pour visiter Baalbeck. Par contre, aucun vol direct n'est assuré par les compagnies aériennes Middle East Airlines ou Iberia entre l'Espagne et le Liban. Notre enquête a abouti au résultat suivant : le bureau de la MEA, situé sur la Gran Via au cœur de la capitale espagnole, avait été fermé en même temps que le vol reliant nos deux pays, en 1995, pour des raisons obscures. Et ce alors que la ligne Madrid-Beyrouth était rentable en raison du mouvement de transit des Libanais d'Amérique latine, et que la confiance revenait au Liban après quinze longues années de guerres.
Avec ce pèlerinage, le pont est désormais rétabli entre l'Espagne et le Liban, et pourra être emprunté par de nombreux autres pèlerins d'Europe occidentale partant à la découverte de l'Orient chrétien. Il en est de même pour les descendants d'émigrés libanais attendus en force au Liban dès le printemps. Pour eux et pour les Libanais souhaitant effectuer un circuit religieux au Liban nécessitant une semaine complète ou découvrir Damas, Antioche et Tarse, nous programmons une série de pèlerinages qui devront débuter bientôt, en vue de renforcer les relations entre nos diverses communautés.


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