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Nos lecteurs ont la parole - Échos De L’Agora

D’une foule à l’autre

« La vie sociale n'est possible que par un vaste symbolisme »

E. Durkheim

Dans la La puissance des foules (1985), Jacques Beauchard montre clairement que la notion d'espace public renvoie à une réalité singulière, celle d'une architecture du vide : les rues, les places, les jardins, les espaces d'échange, la libre circulation... bref tout lieu où les gens se rencontrent en nombre et dans l'égalité, parce que chacun s'y trouve anonyme, bien que cet anonymat ne dure que le temps de la rencontre. Ainsi, nulle majorité, nulle hiérarchie, nulle communauté ne vient altérer - (rendre autre) - ce qui relève de cet inconscient collectif si cher à Carl-Gustav Jung. Par cette dynamique de la rencontre désordonnée, mille et un comportements s'ajustent mystérieusement dans un même espace ; une mimétique commune émerge ; une acquisition de codes et de règles collectives se fait jour permettant le passage de la sphère privée vers l'urbanité et la civilité collectives.

Affoulement et espace public
Lorsque l'espace public perd cette capacité, lorsqu'il est réduit à un simple ordre fonctionnel et économique, il perd également sa qualité de propriété commune. Il subit un processus de « désurbanisation » ou de « décivilisation », autorisant ainsi la prééminence de l'individu souverain au détriment du citoyen, des communautés au détriment du bien commun, des identités collectives organiques au détriment de l'identité personnelle. Mais surtout, l'espace public cesse d'être ouvert et perd ainsi sa puissance symbolique. Il devient alors un lieu fermé livré, au mieux, à l'arbitraire froid de l'ordre administratif et, au pire, à celui tyrannique des intérêts factieux. « Le public, annulé, est vécu sur le mode d'un privé extraverti qui autorise toutes les transgressions » (F. Moncomble). Là se trouve l'origine des violences qui ne cessent d'ensanglanter la société libanaise incapable, jusqu'au 14 mars 2005, de prendre conscience de sa propriété commune, de son propre espace public, incapable de joindre le lien social et le lien civil, incapable d'accéder à la dimension politique de la Loi, incapable de « pensée politique », selon la formule d'Antoine Messarra. La loi demeure, pour l'imaginaire libanais, la simple expression du pouvoir coercitif, nécessairement arbitraire.
Si l'espace public subit actuellement une telle régression, c'est en grande partie à cause du fait que le règne des masses fait disparaître l'espace des foules. Tout rassemblement n'est pas un « affoulement » (J. Beauchard), et toutes les foules ne disent pas la même chose. L'« affoulement » ramène l'individu vers un état plus ou moins grégaire, mais cette agrégation n'est pas porteuse d'une symbolique et d'un sens univoques. Ainsi la foule du « 14 mars », ou plus précisément du « 14 février », se situe dans la symbolique de l'espace public ouvert, alors que celle du « 8 mars » constitue plutôt une masse compacte qui relève, au contraire, d'un espace fermé, celui de l'état apolitique au sens de préurbain. Cette dichotomie est loin d'être spécifique au Liban. Ce dernier se trouve être aujourd'hui le lieu du conflit central de la modernité : l'espace urbain et ouvert de la foule contre le territoire fermé de la masse.

Du 14 mars au 14 février
Le 14 mars 2005 fut un moment unique, fugace, éphémère, d'un éveil instinctif où tout un chacun s'est laissé « affouler » en un retour vers un état grégaire de la naissance de la cité. Ce défoulement collectif permet la purgation des sentiments et des violences à condition de pouvoir disposer d'une symbolique sur laquelle projeter les colères et les passions. Tel est le rôle de la foule-communion, contrairement à la masse ou la simple multitude. La foule-communion est comme un immense auditoire dans l'enceinte du théâtre de l'espace public, du vide architecturé, celui des places et des voies de communication. La foule-communion a ses héros et son récit dramatique, ou comique, par lequel chacun, venu de n'importe où, communie avec n'importe qui dans le cadre du drame dont il est, à la fois, auteur, acteur et spectateur. Et c'est ainsi, au rythme des saisons, à chaque retour de la Saint-Valentin, que Beyrouth se met en scène autour du drame de ses martyrs de la liberté, permettant ainsi au plus grand nombre une identification commune. D'année en année, c'est la date anniversaire de la mort de Hariri qui a progressivement remplacé celle du 14 mars. La commémoration de la mort, par le rituel et le symbolique qui s'affinent d'année en année, devient régulièrement fête de la vie, naissance perpétuellement affirmée de Beyrouth. Par-delà leurs oppositions, leurs clivages identitaires ou claniques, les centaines de milliers de Libanais de cette foule-communion viennent participer à l'écriture d'une histoire commune ouverte sur le futur.

Orgiasme dionysiaque et harmonie apollinienne
L'affoulement serait l'exutoire du défoulement mais, par la symbolique du phénomène, ce défoulement n'est pas désordre et orgiasme dionysiaque. Cet affoulement est celui par lequel l'espace public rencontre sa propre mémoire, fut-elle faite de violences et de massacres mutuels. La projection, dans l'ordre du symbolique, autour d'un récit calme les passions et apaise les tribulations. « L'espace public se pose alors comme centre de la société et principe de cohésion » (F. Moncomble). La participation annuelle ritualisée à l'événement, ainsi que la communion du plus grand nombre, donnent au théâtre du drame, le centre-ville et les routes du Liban, l'identité d'une propriété commune, d'un bien commun. L'instant fugace du 14 mars 2005 fut le moment fondateur où, chaque 14 février, Beyrouth commémore rituellement le drame de sa naissance comme cité d'avenir, capitale d'une patrie digne de ce nom
À chaque 14 février, par une extraordinaire transfiguration symbolique, l'espace public du Liban devient le lieu de rencontre avec l'inconscient collectif. La tragédie sanglante des assassinats se métamorphose en récit imaginaire qui permet à l'émotion de se projeter, à une histoire commune de s'écrire. En répétant régulièrement le moment fondateur du 14 mars, le 14 février acquiert le caractère d'une cérémonie sacrée par laquelle la cité apaise ses violences ; par laquelle le destin tragique et sanglant devient le lieu de l'harmonie apollinienne, un moment de grâce de la naissance « du » politique.

Pr Antoine COURBAN
« La vie sociale n'est possible que par un vaste symbolisme » E. Durkheim
Dans la La puissance des foules (1985), Jacques Beauchard montre clairement que la notion d'espace public renvoie à une réalité singulière, celle d'une architecture du vide : les rues, les places, les jardins, les espaces d'échange, la libre circulation... bref tout lieu où les gens se rencontrent en nombre et dans l'égalité, parce que chacun s'y trouve anonyme, bien que cet anonymat ne dure que le temps de la rencontre. Ainsi, nulle majorité, nulle hiérarchie, nulle communauté ne vient altérer - (rendre autre) - ce qui relève de cet inconscient collectif si cher à Carl-Gustav Jung. Par cette dynamique de la rencontre...
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