Les roses et le noir. Ces deux éléments ne sont pas étrangers à l'histoire personnelle de Tanbak. Elle reproduit là le noir du coma qui l'a engouffrée à la suite d'une maladie. Puis elle se souvient du parfum obsédant et entêtant d'un magnifique bouquet de roses, qu'elle a reçu à son réveil et qu'elle regardait (et admirait) durant toute sa convalescence.
«Le noir est complémentaire du blanc, souligne Tanbak. Tout comme l'obscurité et la lumière. Cette dualité est représentative de la vie, qui a elle aussi un double visage. Et de la rose, qui possède des épines. Sans ces dernières, la fleur des fleurs ne serait sans doute pas aussi belle.»
Diplômée de langue et littérature espagnole de l'Université de Madrid et en Foreign Affairs de Georgetown University, Washington DC, Tania Bakalian avait quitté le Liban durant la fin des années 70, pour aller s'installer à Paris où elle a abandonné ses études universitaires pour se lancer à tout hasard dans la peinture. Depuis, elle vit encore dans ce hasard quotidien.
Du signe astrologique du Taureau, Tanbak aime les choses qui vont à l'essentiel. Ses matériaux, des pigments, du sable, de la terre, rappellent les éléments premiers de la nature. L'artiste triture le fer, tresse le chanvre, découpe le bois, attache des bouts de tapis par-ci, des peaux de bête par-là.
Le résultat : des installations ou des sculptures - qu'elle désigne par un laconique «ces espèces de sauvageries», ou bien par «un rassemblement de guerriers», ou encore comme un «assemblage d'êtres qui viennent d'ailleurs» et qui sont l'œuvre de son inconscient. «J'ai vécu cinq ou six guerres. Je suis rescapée d'un génocide. Je ne peux pas dire comment ces choses-là se matérialisent. Elles sortent, voilà, c'est tout.» Et d'ajouter : « Nous sommes des femmes orientales. Nos mères et nos grands-mères faisaient du tricot, elles n'avaient jamais les mains vides.»
Le noir aussi est une couleur très propre à la Méditerranéenne. «Nous sommes des peuples de lumière et la lumière tue la couleur. L'ombre est très forte et la lumière est très forte. Ce qui fait que je me méfie un peu des couleurs.» Alors, Tanbak, est-ce que les roses noires existent vraiment? «Il n'y a pas de fleurs noires», répond-elle avec une pointe d'hésitation.
«Le noir, c'est l'espace. Les fleurs, c'est petit, c'est délicat, c'est comme nous, les être humains. Notre vie est tellement éphémère sur cette terre.» Couleur du Capricorne et de Saturne, le noir est une couleur lourde et sèche qui exclut l'illusion. Le noir absorbe toutes les autres couleurs. Symbole d'austérité et de rigueur, le noir représente la nuit, les ténèbres et la mort. C'est une couleur froide qui ramène toujours à la réalité.
Est-ce qu'elle a une préférence particulière pour le noir ? Silence méditatif. «J'aime le noir parce que c'est une couleur essentielle. Le reste, c'est de la décoration, des fioritures.»
Les toiles de Tanbak sont construites en strates. Plusieurs couches ou pétales se superposent. «Comme l'être humain qui prend de la maturité avec ses expériences de la vie. Une toile aussi il faut qu'elle passe par des étapes, qu'elle prenne de la maturité, qu'elle devienne adolescente avant de devenir adulte.» Et de préciser: «Mais j'aime bien les choses qui ne sautent pas tout de suite aux yeux. Celles qui sont cachées, refoulées. Où il faut gratter pour voir ce qu'il y a en dessous.»
La vie n'est-elle pas un amoncellement de petites ou grandes choses; claires puis obscures, lumineuses ou ténébreuses... Question de sensibilité, peut-être un peu exacerbée... Contraste incessant entre bonheur et malheur, plaisir et douleur...
* Jusqu'au 28 février. Galerie Agial, rue Abdel Aziz. Tél. : 01/345213.

