Le capitalisme est plus durement touché qu'il ne l'a été depuis des décennies. Forte récession, chaos économique planétaire et nationalisations en force de grands pans du secteur financier des économies avancées se conjuguent pour mettre à mal l'équilibre entre marchés et États. Où le nouvel équilibre va-t-il se situer, personne n'est en mesure de le dire.
Ceux qui annoncent la mort du capitalisme ne peuvent ignorer une donnée historique importante, le pouvoir quasi illimité qu'a le capitalisme de se réinventer. Cette résilience lui permet, depuis des siècles, de surmonter ses crises périodiques et de résister à une longue série de critiques dont celles de Karl Marx n'étaient que le début. Il ne s'agit pas de se demander si le capitalisme est capable de survivre - il en est capable -, mais si les dirigeants de la planète feront preuve du leadership qu'il faudra pour l'accompagner vers la phase suivante, dès que nous serons sortis de nos difficultés.
Le droit de propriété s'appuie sur les tribunaux pour le faire appliquer, et les marchés sur des régulateurs pour endiguer les infractions et colmater les failles du marché. Au niveau politique, le capitalisme requiert des indemnisations et des mécanismes de transferts pour rendre ses résultats acceptables. Comme la crise actuelle l'a encore démontré, le capitalisme a besoin d'aménagements pour rester stable, comme un prêteur en dernier ressort et une politique fiscale anticyclique. Autrement dit, le capitalisme ne se crée pas tout seul, il ne jouit pas d'une entière autonomie et n'assure pas lui-même sa régulation ni son rééquilibrage.
L'histoire du capitalisme n'est faite que de ces leçons et de leur répétition. La société de marché modélisée par Adam Smith ne demandait guère plus qu'un État « veilleur de nuit ». Afin de faire fonctionner la division du travail, il suffisait aux gouvernements de faire appliquer le droit de propriété, de maintenir la paix et de percevoir quelques impôts pour couvrir un nombre réduit de biens publics.
Au début du XXe siècle, le capitalisme était dominé par une conception étroite des institutions publiques utiles à sa préservation. En réalité, le rayon d'action de l'État dépassait souvent cette conception (comme, par exemple, la création en 1889 par Bismarck de caisses de retraite pour les personnes âgées en Allemagne). Mais les gouvernements continuaient à voir leur rôle économique en termes restreints.
Un changement s'est opéré à mesure que les sociétés devenaient de plus en plus démocratiques et que les syndicats et d'autres groupes se mobilisaient contre les abus du capitalisme qui se faisaient sentir. Les États-Unis ont été les pionniers des politiques antitrust. C'est au lendemain de la Grande Dépression que l'on s'est mis à reconnaître l'utilité de politiques monétaires et fiscales effectives.
La part des dépenses publiques dans le revenu national est montée en flèche dans les pays industrialisés d'aujourd'hui, et elle est passée de 10 % en moyenne à la fin du XIXe siècle à plus de 20 % juste avant la Seconde Guerre mondiale. Et après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays ont édifié des systèmes d'aide sociale perfectionnée pour lesquels le secteur public se montait à plus de 40 % du revenu national en moyenne.
Ce modèle « d'économie mixte » vit son couronnement au XXe siècle. Le nouvel équilibre qui s'est alors établi entre l'État et le marché dans les économies avancées a préparé le terrain à une période sans précédent de cohésion sociale, de stabilité et de prospérité, qui a duré jusqu'au milieu des années 1970.
Ce modèle s'est émoussé à partir des années 1980 et il semble maintenant s'être totalement défait. La raison pourrait ne tenir qu'en un mot, celui de globalisation.
L'économie mixte de l'après-guerre a été façonnée et pratiquée par des États-nations, et elle exigeait de tenir l'économie internationale en respect. L'ordre instauré par les accords de Bretton Woods et le GATT supposait une forme « atténuée » d'intégration économique internationale qui entraînait un contrôle des flux de capitaux internationaux, que Keynes et ses contemporains considéraient comme essentiel aux gestions économiques intérieures. On attendait des pays qu'ils n'entreprennent qu'une libéralisation du commerce limitée, avec une multitude d'exceptions pour les secteurs socialement sensibles (agriculture, textile, services). Cela leur laissait les mains libres pour se forger leur propre version d'un capitalisme à l'échelon national, tant qu'ils se conformaient à quelques règles internationales simples.
La crise actuelle montre à quel point nous nous sommes éloignés de ce modèle. La globalisation financière surtout a décimé les anciennes règles. Quand le capitalisme à la chinoise a rencontré le capitalisme à l'américaine, les soupapes de sécurité étant insuffisantes, le mélange s'est avéré explosif. Il n'y avait pas les mécanismes de protection qui auraient pu parer à l'engorgement de liquidités globales, et par la suite, la conjonction avec les failles des régulations américaines a précipité l'explosion et l'effondrement spectaculaires de l'immobilier. Il n'y avait pas non plus de barrages routiers pour éviter la dissémination de la crise depuis son épicentre.
La conclusion n'est pas la mort du capitalisme. C'est sa nécessaire réinvention pour le siècle présent, dans lequel les forces de la globalisation économique sont plus puissantes qu'auparavant. On est passé du capitalisme minimal de Smith à l'économie mixte de Keynes, et nous devons nous pencher aujourd'hui sur une transition de la version nationale de l'économie mixte à son équivalent global.
Cela signifie qu'il nous faut réfléchir à un meilleur équilibre au niveau global entre les marchés et les institutions qui les soutiennent. Parfois il pourra s'agir de déployer des institutions nationales au-delà des États et de renforcer la gouvernance globale. Et parfois, il faudra plutôt s'appliquer à empêcher les marchés de déborder du cadre d'institutions qui devront rester nationales. L'approche adéquate différera selon les pays concernés et selon le domaine des problèmes.
Il ne sera pas facile de concevoir le capitalisme à venir. Mais l'histoire est avec nous : ce qui sauve le capitalisme, c'est sa résilience presque infinie.
© Project Syndicate, 2009. Traduit de l'anglais par Michelle Flamand.

