Une des particularités d’el-Qaëda est sa capacité à réduire ses opérations dans un pays où la répression devient trop forte et à se déplacer vers d’autres champs de bataille. Depuis la fin 2007, elle a effectué une série de replis que je tenterais de retracer.
1- D’Irak vers l’Afghanistan et le Pakistan.
À partir de mars 2007, sous les coups conjugués de la « sahwa » (révolte des tribus sunnites contre el-Qaëda) et de l’armée américaine, dont les effectifs ont été renforcés à l’instigation du général Petraeus (février 2008), 12 provinces ont été pacifiées et remises à la seule autorité de l’armée irakienne. En juin 2006, le leader d’el-Qaëda, Abou Moussab el-Zarkawi, était tué et son numéro deux, le Marocain Abou Qaswara, le 15 octobre de cette année. À partir de juin apparaissent des femmes kamikazes, ce qui démontre les difficultés de recrutement qu’affronte le mouvement et son extrême prudence. Confirmant ce reflux d’el-Qaëda, le président Bush annonce le 9 septembre un premier retrait de 8 000 soldats en février 2009. Les attentats ne se sont toutefois pas arrêtés, mais ils sont le plus souvent attribués à des agents iraniens, déclare le 24 septembre Qassem Atta, responsable de la sécurité à Bagdad, affirmation reprise par une étude parue le 11 octobre aux États-Unis (1). Enfin dans une enquête publiée le 31 juillet, le Washington Post confirme que les chefs d’el-Qaëda quittent l’Irak pour l’Afghanistan et que le nombre de combattants arabes qui entrent en Irak est passé de 110 en 2006 à 20 en 2007.
2- En Afghanistan.
Depuis 2006, les talibans, protecteurs d’el-Qaëda, commencent à relever la tête. Appartenant à l’ethnie pachtoune majoritaire, ils mettent à profit le mécontentement de la population face à l’incurie du gouvernement et la brutalité des soldats de l’ISAF (Mission de l’OTAN), qui, par manque de moyens, n’a jamais pu éradiquer complètement le mouvement islamiste. Aidés par le double jeu de l’ISI, les services secrets pakistanais, ils ont pu rebâtir leurs forces en recrutant des combattants de toute l’Asie, y compris les pays arabes et se sont rapprochés des éléments les plus radicaux d’el-Qaëda. Ils sont également rejoints par des combattants indépendantistes du Cachemire indien, rompus aux techniques de guérilla les plus récentes, chassés par l’ISI, quand à partir de 2003 les relations entre l’Inde et le Pakistan ont commencé à se réchauffer (2). À la fin 2006, les talibans tentent de reprendre la ville de Kandahar, leur première grande opération, ce qui provoque une réplique sanglante, mais inefficace de l’ISAF : 2 100 frappes aériennes au second semestre de 2006 contre 88 en Irak (3). S’ensuit une série d’opérations spectaculaires. Le 12 juin, el-Qaëda, leur allié, revendique l’explosion survenue dans l’ambassade du Danemark. Le 13 juin, les talibans libèrent 750 détenus de la prison de Kandahar. Le 29, ils occupent momentanément la ville stratégique de Peshawar. Le 7 juillet, ils posent une bombe devant l’ambassade indienne à Kaboul. À ce propos, le président Karzaï accuse l’ISI de les avoir soutenus. La liste est sans fin. Mais dès fin juillet, l’ISAF et le gouvernement afghan tentent de répliquer. L’armée entame sa contre-attaque par l’exécution d’Abou Khadad al-Masri, le chimiste d’el-Qaëda. S’ensuit une série d’offensives tout le long de l’été, jusqu’en octobre, quand le 13 de ce mois, des combats opposent pour la première fois des tribus afghanes aux talibans. Suite au rapport de l’American Intelligences Services qui accuse l’ISI de soutenir les talibans, le président Karzaï se réunit le 3 août avec le Premier ministre pakistanais pour coordonner leur action contre les talibans et el-Qaëda. Mais les résultats restent maigres. Pour soutenir l’effort de guerre, le chef d’état-major de l’armée américaine le 3 juillet demande en vain le renforcement des troupes de l’Alliance. Ce refus fut réitéré le 2 octobre par Robert Gates, lequel ne prévoit pas un envoi de soldats avant le printemps 2009.
Les alliés sont dans l’impasse. Leur offensive a certes stoppé la progression des insurgés, mais les talibans ne sont pas anéantis. C’est alors que le ton change. Tour à tour l’American Intelligences Services (le 8 septembre), le ministre de la Défense afghan (le 5 octobre), l’envoyé spécial de l’ONU en Afghanistan, le commandant des troupes anglaises (le 6 octobre), le Premier ministre canadien (le 7 octobre) et le général John Kardock de l’OTAN (le 21 octobre), déclarent à quelques mots près la même chose.
Premièrement, le combat doit continuer. Le président Bush reçoit le général Mac Kirman, commandant de l’ISAF, le 1er octobre, pour établir une nouvelle stratégie et le général Petraeus, qui succédera le 31 octobre à Mac Kirman, établit un groupe de réflexion composé de cent spécialistes pour le même but.
Deuxièmement, le problème afghan ne peut être résolu uniquement par la force. Il faut l’aborder également par la négociation avec les talibans et le développement. Tout cela est confirmé avec la première prise de contact entre les talibans et des officiels afghans, qui a eu lieu en Arabie saoudite fin septembre, à la demande du président Karzaï. Dans un premier temps, les talibans démentent la nouvelle, puis le porte-parole du Mollah Omar, émir des talibans, la confirme à l’agence Reuters, le 8 octobre. Les talibans veulent saisir leur chance. Après tout, les États-Unis avaient toléré leur régime jusqu’au 11 septembre 2001. Ils ne les avaient chassés du pouvoir qu’à cause de leur entêtement à protéger Oussama Ben Laden et son organisation. Les talibans seraient-ils prêts aujourd’hui, pour retrouver une légitimité, à se débarrasser de leur hôte encombrant ? On serait tenté de le croire tant el-Qaëda ne leur aura amené que des malheurs. Cette analyse recoupe celle du journal al-Hayat du 14 octobre, qui révèle que deux courants s’affrontent au sein des talibans. Un premier, qui soutient el-Qaëda, et un second, qui prend de l’ampleur, dirigé par l’ancien ministre des Affaires étrangères du mouvement, Wakil Moutawakil, et Abdel Salam Daïf ancien ambassadeur au Pakistan. Les deux hommes seraient prêts à se débarrasser d’el-Qaëda s’ils obtiennent une part du pouvoir à Kaboul et une reconnaissance des États-Unis. L’Iran, ennemi juré des talibans et d’el-Qaëda, reflétant le sérieux des pourparlers, a averti par la bouche de son ministre des Affaires étrangères, le 20 octobre, que tout accord avec les talibans serait une catastrophe. Il craint évidemment un transfert des combattants arabes chassés d’Afghanistan vers le Balouchistan iranien où des islamistes sunnites se sont organisés depuis plusieurs années et s’accrochent régulièrement avec les forces iraniennes. Enfin, en Égypte, s’est achevée le 22 octobre une conférence organisée par le Centre d’études stratégiques pour le futur qui conclut lui aussi que l’Afghanistan n’est plus un sanctuaire pour les combattants d’el-Qaëda.
Amine ISSA
1-« Iranian Strategy in Iraq », Combating Terrorism Center at West Point, 11 octobre 2008
2- « Afghanistan, Pakistan, l’irruption des néotalibans », le Monde diplomatique, octobre 2008.
3- Courrier international n° 931.
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1- D’Irak vers l’Afghanistan et le Pakistan.
À partir de mars 2007, sous les coups conjugués de la « sahwa » (révolte des tribus sunnites contre el-Qaëda) et de l’armée américaine, dont les effectifs ont été renforcés à l’instigation du général Petraeus (février 2008), 12 provinces ont été pacifiées et remises à la seule autorité de l’armée irakienne. En juin 2006, le leader d’el-Qaëda, Abou Moussab el-Zarkawi, était tué et son numéro deux, le Marocain Abou Qaswara, le 15 octobre de cette année. À partir de juin...