de Fady Noun
Le développement équilibré des régions était au centre de la réunion, la semaine dernière, d’un Conseil des ministres au cours duquel le Conseil du développement et de la reconstruction (CDR), l’un des leviers essentiels du développement du Liban, a été examiné sous toutes les coutures. Cet examen devrait se poursuivre tout au long de novembre.
Va-t-on enfin s’attaquer à cette question centrale ? Les commissions ministérielles désignées à cette fin oseront-elles aller par les quatre chemins qu’il faut, en fait par tous les chemins du Liban, pour faire la vérité ?
De la mission Irfed mandée par le président Chehab à l’accord de Taëf, la lutte pour le développement équilibré des régions a été l’une des constantes de l’effort de justice du Liban. Pour comprendre ce qu’est le combat pour ce développement équilibré des régions, inversons la formule et disons : c’est la lutte contre le développement déséquilibré des régions, c’est-à-dire contre l’injuste répartition des investissements, ou encore de l’endettement de l’État au profit de certaines régions « favorisées » et au détriment des autres.
Car le développement déséquilibré des régions, c’était, et c’est toujours, l’anarchie économique, le chacun pour soi, la traduction économique du sectarisme, la suprématie de l’égoïsme sur l’altruisme, du chrétien sur le musulman, du maronite sur le druze ou l’orthodoxe, du sunnite sur le chiite. Bref, le contraire de l’intégration nationale.
Certes, l’économie a ses lois, qu’on doit respecter, et il n’est pas question ici de faire l’apologie du dirigisme. Oui, il est normal que les investissements aillent aux régions les plus fertiles, aux projets les plus rentables, aux zones les plus peuplées, où ils touchent le plus de personnes.
Mais il n’est pas faux non plus de penser à l’exode rural et à la ceinture de misère qu’il provoque, autour des grandes villes, et d’investir dans ce qui peut provoquer le reflux de ce mouvement de population, que ce soit le réseau routier ou d’autres types de projets industriels ou agricoles.
Et si le développement passe par la concentration des richesses et l’émergence de la grande industrie – à la dimension du Liban –, il n’est pas faux non plus de protéger les petites et moyennes entreprises et de ne pas faire de la plus grande partie de la population libanaise un prolétariat au service de quelques industriels.
Car l’important, dans le développement, ce n’est pas seulement la production, c’est aussi l’humanisation de ce processus et l’épanouissement humain et social de ceux qui travaillent, d’autant plus qu’au Liban, la formation de la classe ouvrière est passée – comme tout le reste –, par une phase communautariste et que les rapports de classe ont été aussi, parfois, des rapports interconfessionnels.
Ces choses-là ne devraient pas nous être indifférentes. Elles sont à la base de notre cohésion nationale. Comme il y a un rêve américain, il devrait y avoir un rêve libanais, celui d’une société équitable où les besoins de tout Libanais, paysan, ouvrier, fonctionnaire ou rentier, sont assurés, et où les inégalités commencent après que cet essentiel eut été assuré à tous.
Le développement est l’autre nom de la paix, disait Paul VI. C’est vrai aussi bien à l’échelle des nations, auxquelles pensait le pape, qu’à l’échelle communautaire libanaise. Ne sous-estimons pas ce qu’un tel processus peut amener comme paix sociale et rapprochement intercommunautaire. Et c’est navrant de voir qu’une telle justice n’a pas pu encore être arrachée aux diverses féodalités et néo-féodalités locales. Il faudra un jour penser à demander des comptes aux fondateurs du Liban qui ont raté ce processus, aux générations qui n’ont pas su, ou n’ont pas voulu, qu’un si grand bien se fasse.
Hélas, des comptes devront être demandés à notre génération aussi. La sordide compétition pour le pillage des ressources publiques n’est pas près de finir. Au fil des années, des caisses utilisées comme leviers d’une distribution sélective d’argent liquide à la clientèle électorale et communautaire ont vu le jour. La Caisse des déplacés aux druzes, celle du Sud aux chiites, celle du Haut Comité de secours aux sunnites. Comme le CDR, ces diverses caisses auraient pu être utilisées non pas pour acheter aux Libanais du poisson, mais des cannes à pêche, pour reprendre un célèbre proverbe chinois. Il n’en a rien été. Elles pourraient être intelligemment remises en question, si la volonté politique y est. Hélas, jusqu’à plus ample informé, la guerre des caisses n’aura pas lieu, mais plutôt leur alliance.
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