Toute conception insulaire du rôle du Liban dans la région reste, malheureusement, pure chimère car démentie par la composition même du pays et par les sentences de son histoire. Il est un entrelacement inextricable de mythes ataviques, d’intérêts économiques, d’affinités culturelles, de rapports géographiques, de liens claniques, familiaux, tribaux qui accule le Liban à devoir gérer ses rapports avec le régime syrien et son rôle dans le conflit israélo-palestinien sans pouvoir divorcer avec le premier ou ignorer le second… À moins d’une fulgurante métamorphose sociale de la population libanaise, d’un grand bond en avant qui placerait le pays dans le giron de la modernité, bref, d’un miracle.
Il est fort ironique de constater qu’il est relativement plus facile pour le pays de définir sa position politique face à Israël que de tisser des relations efficaces, saines, avec la Syrie et son Baass autocratique. Car l’État hébreu est un ennemi vorace, belliciste et sanguinaire qui ne s’est momentanément imposé au nord de la ligne bleue que par l’exercice systématique de la violence directe, par la force des armes, sans jamais y trouver de solides points d’ancrage. La société libanaise est restée assez hermétique face à l’influence israélienne, exception faite de la milice d’Antoine Lahad qui s’est effondrée dès le retrait de « Tsahal », et de quelques forces qui avaient misé sur l’aide de Tel-Aviv dans les années 1970 et 1980 et qui ont largement payé le prix de leurs frasques. Le départ des troupes israéliennes en 2000 était suffisant pour anéantir toute emprise politique ou sociale de l’État hébreu au Liban.
La Syrie quant à elle ne s’est pas contentée d’occuper physiquement son frêle voisin. Les caciques de Damas ont en effet réussi à s’infiltrer dans le tissu social libanais, usant à la fois de la violence primitive et des récompenses alléchantes, profitant de la désarticulation de la société libanaise, des craintes et des ambitions des différentes communautés. Les pachas de Anjar ont compris que chaque collectivité libanaise aspirait à une expansion au détriment des autres, tout en redoutant ces dernières et en cherchant à les museler ; que chaque zaïm ne rêve que d’imposer sa prépondérance au sein de sa communauté, de consolider son réseau clientéliste. Trouvant le jeu tout prêt, les officiers syriens n’avaient qu’à en tirer les ficelles pour se rendre maîtres de la scène politique libanaise, pendant une quinzaine d’années.
L’intifada de l’indépendance a réussi l’admirable exploit de forcer, pacifiquement, le départ des troupes syriennes. Cependant, son incapacité à secréter de nouvelles forces politiques transcendant les frontières confessionnelles a laissé intactes les brèches socio-politiques à travers lesquelles le régime syrien a pu s’introduire de nouveau au Liban. Si l’occupation physique a été annihilée, la tutelle politique est partiellement restée en place.
Trois années de guerre d’usure effrénée ont brisé l’élan premier du 14 Mars. Il ne peut désormais que consolider ses acquis fragiles en procédant aux réconciliations au niveau interne et en favorisant la normalisation des rapports étatiques entre la Syrie et le Liban. C’est-à-dire l’élaboration de relations équitables entre les deux pays, sur base du respect mutuel, comme le promet le président Michel Sleiman depuis son accession à la magistrature suprême, d’autant que Beyrouth n’a pas vocation de rester en éternel conflit avec Damas.
Le fait toutefois est que les relations entre deux pays sont le reflet direct du rapport de forces entre eux. Tant que la balance penchera d’un côté plus que d’un autre, il est quasiment impossible d’établir un équilibre des relations politiques entre les deux parties. Sauf si l’une d’elles est charitable, bien intentionnée, disposée à offrir des concessions à titre gratuit. Mais la prodigalité, l’altruisme, la fraternité sont étrangers au lexique des rapports interétatiques gouvernés par l’intérêt.
La Syrie, profondément amarrée dans le marécage socio-politique du pays du Cèdre, y possède de nombreux alliés ostentatoires, une influence notoire qu’elle n’est pas prête d’abandonner au nom de quelques vagues principes, alors qu’il serait dérisoire d’évoquer un pouvoir de nuisance libanais de l’autre côté de la frontière. Le fléau de la balance penche actuellement du côté de l’est plutôt que de l’ouest de l’Anti-Liban.
La normalisation des rapports de part et d’autre de la chaîne montagneuse restera donc tributaire du bon vouloir des responsables syriens qui ont contre eux une présomption de mauvaise foi reposant sur la politique qu’ils ont adoptée au Liban depuis des décennies. La réussite de cet incontournable processus requiert un redressement de la partie faible face à son partenaire fort, par le biais d’un soutien international actif à l’État libanais afin qu’il puisse traiter sur un pied d’égalité avec Damas, afin de préserver l’unique fief de pluralité dans la région. Un soutien arabe et occidental inaltérable, constant et solide que ne réduira pas une promesse tenue momentanément, ici ou là, et qui passe par la mise en place du tribunal international, l’armement de la troupe, et par le suivi minutieux de l’application de la 1701. Et surtout par la cessation de toute ingérence arabe dans les affaires libanaises, que ce soit à Tripoli ou ailleurs.
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Il est fort ironique de constater qu’il est relativement plus facile pour le pays de définir sa position...