par Michel TOUMA
Au début des années 70, et dans le sillage du funeste Accord du Caire conclu en 1969 sous l’égide de Nasser, l’OLP a pratiquement régné en maître absolu sur de larges étendues du territoire libanais, notamment sur le secteur ouest de Beyrouth. Les organisations palestiniennes, plus particulièrement le Fateh, ont alors entrepris de créer, de financer et d’armer des groupuscules et des milices dans certains quartiers de la capitale et dans diverses régions périphériques du pays. Plusieurs grands partis alliés sont même devenus, chemin faisant, tributaires de l’appui logistique et militaire de la centrale palestinienne. Il en a résulté pratiquement – realpolitik oblige – une nette tutelle palestinienne sur la décision politique de ce que la presse internationale désignait à l’époque « les forces islamo-progressistes ».
Cette mainmise de l’OLP sur une partie du pays a induit progressivement, surtout avec le début de la guerre en 1975, un phénomène semblable à ce que Chawki Azoury a appelé, lors de la rencontre de solidarité pour la liberté d’expression, « le fantasme Pinochet ». Il était ainsi devenu hasardeux, pour ne pas dire dangereux, pour un large éventail de responsables politiques de critiquer les agissements palestiniens au Liban. De nombreux journalistes avaient acquis le réflexe de « peser leurs mots » – en clair, de pratiquer l’autocensure – lorsqu’ils soulevaient le problème de cette tutelle palestinienne rampante. Il reste que le comportement de l’OLP était malgré tout dénoncé par plusieurs partis et leaders que l’on qualifierait aujourd’hui de souverainistes. Et dans ces mêmes colonnes, nous avions relevé à maintes reprises que c’était une erreur historique de fonder les relations libano-palestiniennes sur une simple logique de rapport de forces, de les rendre tributaires uniquement d’un appui militaire, financier et logistique accordé à des factions contre d’autres. Car un rapport de forces, surtout dans cette partie du monde, étant par essence sujet à changement, l’OLP risquait de se retrouver un jour dans une position inconfortable si elle négligeait de bétonner sa présence au Liban sur des relations de confiance avec toutes les parties libanaises. Et effectivement, la conjoncture régionale ayant été bouleversée en 1982 par une offensive israélienne, les organisations palestiniennes ont été contraintes de se retirer en catastrophe, avec armes et bagages, du Liban, mettant fin ainsi à une quinzaine d’années de règne palestinien en territoire libanais.
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Au début des années 90, dans le sillage de la guerre du Golfe et de la conclusion de l’accord de Taëf, la Syrie, déjà omniprésente sur la scène locale, obtenait pratiquement un blanc-seing pour la gestion de la crise au pays du Cèdre. Le régime syrien consolidait ainsi une tutelle implacable qui prenait de plus en plus l’allure d’un Anschluss. Là aussi, le « fantasme Pinochet » faisait son effet, de nombreux journalistes et responsables politiques ayant acquis le réflexe de doser prudemment leurs propos à chaque fois qu’ils se hasardaient à dénoncer le comportement de Damas. Mais une fois de plus dans ces mêmes colonnes, nous avions quand même insisté sur le fait que c’était également une erreur grave de fonder les relations entre Libanais et Syriens sur la logique des services de renseignements et sur un simple rapport de forces, car ce paramètre étant par définition éphémère, les liens syro-libanais ne manqueraient pas d’être ébranlés à la moindre occasion si le régime syrien négligeait d’entretenir une relation de confiance, donc solide, avec toutes les factions locales. Et effectivement, l’émergence d’une nouvelle donne internationale et régionale dès la fin de l’année 2004, et surtout au printemps 2005, a contraint la Syrie à retirer ses troupes en catastrophe, dans une atmosphère de crise profonde et de tension aiguë entre les deux pays.
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Aujourd’hui, le Hezbollah se trouve dans une situation quelque peu similaire. Ses membres et partisans sont certes authentiquement libanais et ont toujours été traditionnellement libanistes. Cela est une évidence, une lapalissade. Il reste que la similitude avec les cas palestinien et syrien se situe à deux niveaux. Sa décision politique stratégique, notamment l’option de guerre et de paix, est d’abord dictée par des considérations purement régionales, par une raison d’État iranienne, qui font fi des impératifs et des intérêts libanais. Le Hezbollah est doté d’un important arsenal militaire et il est mû par une doctrine politico-religieuse qui sont placés au service d’un projet supranational, lui-même motivé par les ambitions et les visées hégémoniques d’une puissance régionale.
Le second point de similitude réside dans le fait que le Hezbollah fonde son positionnement et ses liens avec les diverses factions libanaises sur la seule logique du rapport de forces. Et se basant sur un tel équilibre – là aussi par essence conjoncturel, et donc éphémère –, il tente d’imposer à tout le pays son propre agenda, notamment au plan de la décision de guerre et de paix, refusant tout « partenariat » national à cet égard, alors même qu’il a fait du principe du partenariat son cheval de bataille au cours des deux dernières années.
En négligeant de bâtir, dans une perspective et une vision historiques, de réelles relations de confiance avec toutes les parties, basées sur les intérêts exclusivement libanais et non sur la seule logique du rapport de forces, le Hezbollah commet la même erreur qu’ont commises avant lui l’OLP et la Syrie. Or l’histoire se répète, les mêmes causes provoquant souvent les mêmes effets…
Le directoire du Hezbollah se retrouvera demain, à l’initiative du président de la République, face à face avec ses partenaires nationaux à l’occasion du coup d’envoi d’un long processus de dialogue interne. À lui de faire le choix stratégique – certes très difficile – entre la raison d’État iranienne et les impératifs purement locaux de la reconstruction de la maison libanaise. Mais il faudrait sans doute pour cela qu’il se livre à une petite, et hypothétique, révolution culturelle.
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