Surnommé le « dissident de Wall Street » ou le « Robin des bois de la finance », Nassim Nicholas Taleb est un ancien trader, qui a développé une théorie du risque, qu’il applique aussi bien à l’économie qu’à l’histoire du monde. Son essai « The Black Swan : The impact of the highly improbable », présenté récemment au Virgin de Beyrouth, a été traduit dans 27 langues. Il s’est vendu à 370 000 exemplaires depuis sa sortie en avril dans les pays anglo-saxons.
Nassim Taleb aurait pu laisser l’image d’un brillant trader et s’éclipser, après une vingtaine d’années passées à suivre les yo-yo des actions boursières. Sauf que pendant toutes ces années, ce « Levantin d’Amioun » – ainsi qu’il se définit – n’a cessé d’observer les marchés, le monde même pour élaborer des théories du risque, remettant en cause les postulats établis par les analystes financiers. « En 1985, je travaillais pour Indosuez sur le marché des devises. Toutes les positions montaient sauf une résiduelle. Je me suis concentré sur cette “aberration” par chance. Quand les marchés ont chuté, cette position résiduelle a sauvé nos investissements. C’est là que j’ai compris que les banquiers ne savaient pas calculer le risque, lui appliquant des méthodes inappropriées. » Nassim Taleb croit que l’homme, en particulier le financier, méconnaît le rôle du hasard et de l’imprévisible dans sa vie. Sa structure mentale ne l’ayant pas armé pour en tirer profit ou s’en protéger, il s’évertue alors à vouloir le dompter ou, à défaut, le prédire. Pour Nassim Taleb en effet, deux univers coexistent : le « Mediocristan » dans lequel l’émergence d’événements extrêmes est exponentionnellement réduite. Ce dernier regroupe des domaines où le hasard a peu d’importance comme la médecine dentaire ou la cuisine. De l’autre, « l’Extremistan », dans lequel, lui semble-t-il, le monde bascule. Dans cet univers, l’événement, ou, pour reprendre le titre de son dernier essai, le Black swan (« cygne noir ») a alors une incidence disproportionnée. « Nous appliquons à l’Extremistan les règles qui prévalent dans l’univers du Mediocristan. » Ainsi, Nassim Taleb a-t-il mis en garde les banques contre un risque d’implosion du système. Elles ne l’ont pas cru jusqu’à la crise des subprimes de l’été dernier. Désormais déclaré « nouveau gourou » du siècle, Nassim Taleb continue de dénoncer ces analystes, ces « faux experts », Nobel compris, qui affirment que l’évolution des cours des Bourses est quantifiable en séries d’événements moyens, décrits au moyen de la fameuse « courbe de Gauss ». Cette courbe fait apparaître une cloche où se concentre la plus grosse moyenne et quelques rares extrêmes de part et d’autre, sur les bords. Mais de tels modèles, rappelle Taleb, ne prennent nullement en compte l’irruption d’événements extrêmes, ces mystérieux « cygnes noirs », rendant caduques toutes leurs prévisions. Nassim Taleb n’a pas de solution miracle. Tout au plus essaie-t-il d’apprendre au monde ou à ses décideurs à tenir compte du facteur d’incertitude. « Comment vivre dans un monde que nous ne comprenons pas ? Comment analyser alors que nous sommes confrontés à l’impossibilité de prévoir ? »
Nassim Taleb ignore ce qui a pu déterminer le cours de sa pensée, son intérêt pour des matières qu’il définit comme autant « d’obsessions » cycliques. Peut-être sa propre histoire, celle du Liban, même s’il exècre cette causalité convenue. « Être né au Liban ferait de moi quelqu’un de plus sensible à l’immixtion de l’extrême dans la vie ? Je ne crois pas à la causalité. Je suis un empirique, un sceptique. » À 48 ans, désormais new-yorkais, il voyage aux quatre coins du globe pour des conférences. Il enseigne notamment les « sciences de l’incertitude » au Massachusetts, le marketing à la London Business School et les mathématiques à New York. Surtout, il s’attelle à un nouvel essai, intitulé, pour l’heure, Le bricolage. « Nous ne comprenons pas le fonctionnement des corps complexes, le corps humain ou la planète. Mieux vaut alors essayer de les préserver en l’état, d’en respecter la construction originelle. »
Thomas ABGRALL
(The Black Swan : The impact of the highly improbable, de Nassim Nicholas Taleb, Penguin 2007, disponible au Virgin à 15,50 $. Sortie de la traduction française en septembre prochain.)
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Nassim Taleb aurait pu laisser l’image d’un brillant trader et s’éclipser, après une vingtaine d’années passées à suivre les yo-yo des actions boursières. Sauf que pendant toutes ces années, ce « Levantin d’Amioun » – ainsi qu’il se définit – n’a cessé d’observer les marchés, le monde même pour élaborer des théories du...