Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

Le point À l’épreuve des balles

L’honorable Robert Mugabe, 84 ans dont 28 à la tête de l’État, a une conception pour le moins originale de la démocratie. « Nous n’allons pas renoncer à notre pays, vient-il de déclarer, pour un simple X au bas d’un bulletin de vote. Comment un crayon pourrait-il affronter un fusil ? » En vertu de quoi, cette vivante illustration du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est redescendue dans l’arène politique pour éviter au Zimbabwe de « retomber aux mains des Blancs » si d’aventure leur « créature » – comprendre son adversaire Morgan Tsvangirai – venait à l’emporter lors du second tour de la présidentielle, prévu dans trois jours, après avoir recueilli au premier tour 47,7 pour cent des voix, contre 43,2 pour cent à son adversaire. Il faut croire que, décidément, ces ingrats Zimbabwéens voudraient voir revenir leurs anciens colonisateurs, chassés de leurs fermes devenues depuis propriétés des membres de la junte au pouvoir. C’est une histoire vieille comme le monde : pour asseoir son autorité, le pouvoir s’entoure d’hommes liges qu’il noie sous les prébendes. Effet garanti, dans un pays où la reconnaissance n’est pas un vain mot. Il y a quelque temps, le haut commandement des forces armées lançait l’opération Makavhoterapapi, ce qui pourrait se traduire par la question : pour qui avez-vous voté ? Les réponses jugées peu conformes à la ligne officielle étaient sanctionnées si sévèrement que leurs malheureux auteurs finissaient à l’hôpital, sinon dans une fosse commune, avec quelques os brisés. En général, relève l’Association des médecins pour les droits civils, les fractures étaient occasionnées aux bras, levés pour se protéger la tête. Autre exemple : les officiers viennent d’avoir droit à une harangue un peu spéciale. Votre mission, leur a dit en substance le chef d’état-major, consiste à servir la cause du Zanu-PF (parti du président) ; ceux qui ne sont pas d’accord devront quitter l’uniforme. L’organisation Human Rights Watch a publié un rapport de 69 pages intitulé « Des balles pour chacun », qui s’apparente à un implacable acte d’accusation. On apprend ainsi que les enlèvements, les passages à tabac, la torture et même les assassinats sont pratique courante. Ils sont l’œuvre de militaires, de policiers, de « vétérans de guerre » et de miliciens, assurés d’une totale impunité et opérant dans la capitale Harare aussi bien que dans les provinces orientale, centrale et occidentale du Mashonaland, considérées comme pro-Mugabe mais jugées tièdes depuis que les opposants du Movement for Democratic Change (MDC) y ont réalisé d’excellents scores le 29 mars dernier. Jadis colonie florissante sous le nom de Rhodésie, le Zimbabwe fut longtemps considéré comme le grenier de l’Afrique, et aussi son principal fournisseur de tabac. Aujourd’hui, le sida frappe 20 pour cent de la population, le chômage atteint le chiffre de 80 pour cent et l’inflation culmine au taux annuel de 165 000 pour cent. L’aide étrangère est souvent détournée au profit des partisans de l’État. Le 12 juin, 20 tonnes de produits alimentaires destinés à des écoliers ont ainsi été distribués aux… participants à un rallye politique. « Ces gens ne reculeront devant rien », a alors constaté, effaré, l’ambassadeur américain James D. McGee. Depuis cet incident, les donateurs ont suspendu l’envoi de secours, entraînant du coup une aggravation de la pénurie. À ce jour, tant l’Union africaine que la Southern African Development Community se sont révélées impuissantes à régler la crise. Le président sud-africain Thabo Mbeki lui-même, malgré trois interventions en l’espace de quelques semaines, a dû s’avouer incapable de résoudre un problème qui est déjà venu à bout de la patience – pourtant jugé inépuisable – de l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan et du ministre tanzanien des Affaires étrangères Bernard Membe. Celui-ci, autrefois ardent défenseur de Mugabe, a fini par reconnaître que la consultation populaire de vendredi ne sera « ni libre ni équitable ». Deux qualificatifs qui ne figurent pas dans le vocabulaire des dirigeants actuels du pays. Par contre, le maître du régime est parvenu à jouer à fond la carte des contradictions interafricaines. Opposant la politique des sanctions prônée par les Occidentaux à la diplomatie tranquille dont Le Cap est partisan pour être plus libre aux entournures, il n’a cessé de rappeler son passé de « libérateur » et les précédents catastrophiques de l’interventionnisme en Irak, en Somalie et au Soudan. Il faut dire aussi qu’en adoptant une ligne de conduite pour le moins timorée, l’opposition lui a facilité la tâche, comme le prouve la décision prise par Tsvangirai de jeter l’éponge et de chercher asile à l’ambassade des Pays-Bas. Dans une région où le courage est une vertu cardinale, le refus de se battre – même sous prétexte de faire l’économie de vies humaines – passe aisément pour de la couardise. Face à un lion vieillissant, qui plus est. Impardonnable. Christian MERVILLE
L’honorable Robert Mugabe, 84 ans dont 28 à la tête de l’État, a une conception pour le moins originale de la démocratie. « Nous n’allons pas renoncer à notre pays, vient-il de déclarer, pour un simple X au bas d’un bulletin de vote. Comment un crayon pourrait-il affronter un fusil ? » En vertu de quoi, cette vivante illustration du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est redescendue dans l’arène politique pour éviter au Zimbabwe de « retomber aux mains des Blancs » si d’aventure leur « créature » – comprendre son adversaire Morgan Tsvangirai – venait à l’emporter lors du second tour de la présidentielle, prévu dans trois jours, après avoir recueilli au premier tour 47,7 pour cent des voix, contre 43,2 pour cent à son adversaire. Il faut croire que, décidément, ces ingrats Zimbabwéens...