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Actualités - Opinion

Pourquoi je retournerai… Sylvie VAN LINT- Muguerza

Le texte qui suit est un document. Il aurait pu avoir été écrit hier, il y a des années, des décennies. C’est le témoignage d’une spécialiste en éducation venue au Liban afin de participer à un séminaire organisé par le Centre libanais de l’éducation spécialisée (CLES) et qui avait dû quitter à la suite des événements de mai dernier. Puisse-t-il, ce texte, ne plus avoir à être écrit de nouveau… Quoi de plus banal, pour un chercheur en sciences de l’éducation, que d’accepter de donner trois jours de formation à une centaine d’enseignants réunis grâce à l’action d’une ONG1? C’est sans trop réfléchir que les réservations sont organisées, la formation peaufinée et les valises bouclées. Mardi 6 mai, 19 heures, atterrissage à Beyrouth et accueil chaleureux des responsables locaux. Une odeur de soufre frappe nos narines belges, mais il paraît que c’est dû à la pollution… Une grève, pour des revendications salariales, est annoncée pour le lendemain ; qu’à cela ne tienne, les horaires sont modifiés, les pauses raccourcies et le principal sera assuré en deux jours. Jeudi matin, tout est fin prêt, mais nos interlocuteurs libanais sont tendus : il y a eu du grabuge dans le Nord, cette nuit ; le responsable de la sécurité de l’aéroport a été limogé car on a trouvé des caméras du Hezbollah dans l’aéroport ; de plus, le gouvernement a décidé de mener une enquête sur le réseau de télécommunication privé du Hezbollah. L’aéroport est bloqué ainsi que plusieurs route. Un discours du Hezbollah est prévu pour l’après-midi. Malgré les routes difficiles et la situation incertaine, trente-cinq enseignants arrivent et la formation démarre. Le public se montre particulièrement attentif et concentré. Quel plaisir pour un formateur de travailler avec des enseignants si concernés et enthousiastes. Mais, vers 15h, intervention du ministre de l’Éducation : on doit arrêter, il faut que les enseignants rentrent chez eux par mesure de sécurité. Un peu désorientés, nous rangeons notre matériel. Nous écoutons, à la télévision, le discours de Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah. La première réaction des Libanais semble l’apaisement : il n’a pas appelé directement à la guerre. Des tirs se font entendre, mais les Libanais nous expliquent que ce ne sont que des « tirs en l’air », pour appuyer le discours. Une réponse de Saad Hariri, chef de la coalition au pouvoir, est annoncée pour une heure plus tard. Petit à petit, de plus en plus de tirs de roquettes et de mitraillette se font entendre. Interdiction nous est donnée de sortir, même sur les terrasses. Pour nous, ces explosions et fusillades ne s’apparentent qu’à un bon orage, notre expérience est tellement éloignée de ce qui se passe à ce moment-là ! Petit à petit, les téléphones portables des Libanais crépitent. La situation dégénère, se transforme en guerre de rue, notre responsable libanaise nous somme de faire nos bagages?; nous partons. S’ensuivent 60 heures d’expérience inoubliable à travers le Liban, mais aussi la Syrie et la Jordanie. Les portes du Liban une fois franchies, ma fille m’exhorte : «Maman, tu me promets, tu n’iras plus jamais là-bas ! » Et pourtant, si, Mathilde, j’y retournerai et je vais t’expliquer pourquoi il faut que nous y retournions. Je retournerai au Liban pour ces anges gardiens surgis de nulle part qui ont veillé sur nous et que nous n’avons pas toujours eu le temps de remercier : pour le personnel de l’hôtel Le Gabriel, aux petits soins pour nous et qui ont même pensé à mettre des sandwiches dans nos bagages quand il a fallu que nous soyons évacués du centre-ville vers la résidence de l’ambassade?; pour l’ambassadeur J. Verkammen et toute sa famille qui nous ont hébergés au pied levé, n’hésitant pas à prendre leur fils dans leur lit pour nous faire de la place ; pour Jamil, notre chauffeur syrien, venu spécialement de Damas pour nous aider à sortir du Liban par le Nord. Il a parcouru deux fois une route semée d’embûches, plus de seize heures au volant ; pour cette escorte qui nous a pris en charge à Tripoli, pour cette commandante de la milice qui nous a permis de passer sans heurts, mais aussi pour le personnel d’Air France Amman, qui nous a réconfortés quand, enfin, nous étions sur le chemin du retour. Tous ces « inconnus » qui se sont transformés en « séraphins », balayant un à un les obstacles qui se dressaient sur notre route avant même que nous en ayons réellement conscience ! Je retournerai au Liban pour ces enseignants et professionnels de l’éducation que nous avons rencontrés : ils ont bravé les tirs et sont venus à cette formation sans trop savoir s’ils pourraient rentrer chez eux sans difficultés ; pour Juliana, responsable du bureau de l’orientation pédagogique et scolaire au ministère de l’Éducation, qui, bloquée chez elle à cause des événements, s’inquiète de recevoir une copie du «?power-point?» de notre intervention ; pour Leyla Dirani, spécialiste de l’éducation de l’Unicef, débordant d’énergie et d’idées pour l’éducation dans son pays, venue tenter de concrétiser l’un ou l’autre projet alors que l’ambiance commençait à dégénérer ; pour Nina, cheville ouvrière de l’association sur place, qui veilla sur nous d’heure en heure jusqu’à notre sortie du Liban et eut la délicatesse de nous offrir un petit recueil significatif : 365 mots d’enfants sur l’amour. Tous ces hommes et femmes viscéralement persuadés que c’est par l’éducation que les enfants construiront la paix de demain. Je retournerai au Liban pour Charles qui, tout au long de notre périple, a su détendre l’atmosphère par sa candeur, son rire et la force de vie qui l’habite. Ton polo bleu était parfait, Charles, non, ce n’était pas de la frime d’ailleurs, tout le monde a vu que tu n’as pas eu peur ; pour la tristesse d’Alain, tellement ennuyé pour nous, tellement affecté pour son pays qu’il aime tant ; pour Carmen, notre maman protectrice, pour sa compétence hors pair, son sang-froid, son sens de l’organisation, sa force de persuasion, sa ténacité à toute épreuve : je me suis sentie en sécurité avec elle. Je retournerai aussi au Liban pour ces enfants croisés sur les routes et aux douanes : perchés sur les épaules d’un papa, sur les hanches d’une maman ou accrochés aux mains d’un frère ou d’une sœur, ils quittaient leur pays dans la précipitation avec tellement d’interrogations dans les yeux ; pour ces ados déguisés en soldats de la milice le long de la route ; pour ces enfants vendant des chewing-gums au milieu de la cohue des gens tentant, des heures durant, d’obtenir un visa ou de pouvoir franchir la frontière ; pour ce pays où la politique semble oublier qu’elle est au service de la population ; pour tous ces gens qui ont fait de la résilience leur seconde nature. Demain, je le sais, ils réapprendront à vivre, ils réécriront le livre de leur vie, et si je peux leur être utile, ils pourront compter sur moi car, comme l’écrit Aragon, l’enfant est l’avenir de l’homme et le futur est son royaume. Au Liban comme partout ailleurs, les enfants sont le ciment du peuple et la promesse d’un monde meilleur. 1- http://www.clesonline.org/ Article paru le mardi 17 juin 2008
Le texte qui suit est un document. Il aurait pu avoir été écrit hier, il y a des années, des décennies. C’est le témoignage d’une spécialiste en éducation venue au Liban afin de participer à un séminaire organisé par le Centre libanais de l’éducation spécialisée (CLES) et qui avait dû quitter à la suite des événements de mai dernier. Puisse-t-il, ce texte, ne plus avoir à être écrit de nouveau…
Quoi de plus banal, pour un chercheur en sciences de l’éducation, que d’accepter de donner trois jours de formation à une centaine d’enseignants réunis grâce à l’action d’une ONG1?
C’est sans trop réfléchir que les réservations sont organisées, la formation peaufinée et les valises bouclées.
Mardi 6 mai, 19 heures, atterrissage à Beyrouth et accueil chaleureux des responsables locaux. Une...