Recouvrer la liberté du Liban et au Liban sous toutes ses formes ne suffit pas pour assurer la pérennité d’une entité libanaise organiquement liée à l’efficience de la présence chrétienne. Or l’entité libanaise et la communauté chrétienne au Liban se trouvent en situation extrêmement périlleuse. Une des raisons profondes de la crise aiguë que traverse le pays serait donc liée au marasme dans lequel baigne la communauté chrétienne et à son inefficience subséquente, entraînant par là la perte de son rôle d’intégrateur, de médiateur entre sunnites et chiites aux prises au Liban et dans les deux mondes arabe et musulman.
L’accord de Taëf a concrétisé l’efficience du rôle chrétien en consacrant l’équation fondamentale de la parité islamo-chrétienne au sein des institutions politiques de l’État. Pratiquement, les quinze années de tutelle syrienne ont rendu cette parité de pure forme et ont accentué le déséquilibre entre chrétiens et musulmans dans tous les domaines, et spécialement sur le plan démographique. La tenue des élections de 2005 sur base de la loi de 2000 après le retrait syrien ainsi que l’alliance quadripartite des musulmans (Hariri, Joumblatt, Nasrallah, Berry) ont perpétué la transgression du contenu de Taëf.
Par ailleurs, si la bataille pour la tenue de la présidentielle s’inscrit dans le cadre légitime et louable de la lutte pour l’indépendance et la souveraineté, le cafouillage en matière de loi électorale s’inscrit dans un processus d’autodestruction de l’entité libanaise. À quoi bon un Liban indépendant et souverain s’il perd son âme, sa raison d’être, s’il se transforme en une autre Syrie ou en un État similaire à tout autre État arabe ?
Plus que la présidence, le Parlement est la base de tout pouvoir au Liban : la parité entre chrétiens et musulmans au Parlement induit la parité au gouvernement ainsi que l’équilibre entre les trois présidences, et par suite la bonne application de la Constitution et de l’accord de Taëf. Ainsi, la parité réelle et non formelle au sein du Parlement est la pierre d’achoppement du système politique consensuel libanais, et toute approche de la loi électorale devrait être « entitaire » avant d’être politique.
Que les deux communautés chrétienne et musulmane élisent chacune ses 64 députés est en contradiction flagrante avec le « vivre ensemble », principe fondateur du Liban message. Ainsi, la condition sine qua non pour l’élection d’un Parlement réellement et non formellement paritaire et en conformité avec le principe du « vivre ensemble » réside dans une loi électorale qui assurerait simultanément la stabilité (vis-à-vis des fluctuations démographiques) d’une parité mathématique entre pouvoir électoral chrétien et pouvoir électoral musulman, et la participation réelle et non formelle des chrétiens et des musulmans à l’élection des 128 députés du Parlement.
Le projet de loi hybride proposé par la commission Boutros permet aux chrétiens de contrôler approximativement environ 40 % du Parlement alors que la tristement célèbre « loi du caza » (qu’elle soit celle de 1960 ou remaniée) n’assure pour les chrétiens que le contrôle au mieux du tiers du Parlement. Ces projets de loi ainsi que celui de la circonscription uninominale ou celui de la circonscription unique couplée avec le système proportionnel, ou tous les autres projets de loi proposés, à l’exception d’un, ont la fâcheuse qualité d’être en totale contradiction avec le contenu, l’esprit et la lettre de Taëf (dont tous les Libanais se réclament aujourd’hui).
Tout projet de loi électorale devrait satisfaire trois conditions fondamentales :
Primo, assurer l’égalité du potentiel électoral chrétien avec le potentiel électoral musulman, pour concrétiser l’équation fondamentale sur laquelle est bâti l’édifice de Taëf (contenu de Taëf), à savoir la parité réelle et non nominale entre chrétiens et musulmans dans le pouvoir.
Deusio, assurer la mixité confessionnelle dans le mode électoral pour satisfaire les exigences du « vivre ensemble » (esprit de Taëf).
Tertio, assurer la conformité avec les normes imposées par Taëf (lettre de Taëf) pour fermer la porte à toute transgression future de cet accord.
Mais existe-t-il une telle loi ? Oui, il existe au moins un projet d’une telle loi. Celui que j’ai présenté à la commission Boutros. Elle repose sur une approche originale et inédite (l’interprétation des résultats du scrutin) adaptable à toute taille et délimitation des circonscriptions électorales, ainsi qu’à tout système électoral (majoritaire ou proportionnel). Suivant ce projet, les musulmans influeront à raison de 70 % sur leurs candidats et 30 % sur les candidats chrétiens, quelle que soit la circonscription et quel que soit le système électoral, et vice versa. Le choix des pourcentages 70 %-30 % est politique. Il est sujet à débat. Rien de plus facile techniquement que de le changer.
La classe politique libanaise devrait se prononcer clairement sur un tel projet de loi : l’adopter ou le refuser ou présenter une alternative qui satisfasse les trois conditions susmentionnées, au risque de porter le responsabilité historique de la disparition du « Liban message ».
Article paru le samedi 3 mai 2008
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L’accord de Taëf a concrétisé l’efficience du rôle chrétien en consacrant l’équation fondamentale de la parité islamo-chrétienne au sein des institutions politiques de...