Par Günes Murat TEZCÜR
Dans un monde qui ne cesse de se planétariser, les problèmes en matière de pouvoir central de l’État et de sécurité ne se posent à peu près nulle part de façon plus claire que sur la frontière entre la Turquie et le Kurdistan irakien. Cette frontière va-t-elle prospérer grâce au commerce et aux échanges culturels, ou bien ne sera-t-elle qu’un lieu de passage pour blindés et combattants ? Voilà qui comporte de grandes conséquences pour le Moyen-Orient et pour les relations entre le monde musulman et l’Occident.
Jusqu’à présent, en réagissant vigoureusement à la montée du nationalisme kurde, la Turquie n’a fait qu’aggraver le sentiment d’aliénation qu’éprouve la population kurdophone du pays. Devant l’offensive lancée contre les opposants du nord de l’Irak, Nechirvan Barzani, président du Kurdistan, s’interroge : « Les visées du gouvernement turc se limiteront-elles en fait à une répression des insoumis kurdes ? »
Pour que la vision d’une région frontalière florissante et paisible devienne réalité, la Turquie et les autres pays voisins où les populations kurdes sont présentes en nombre doivent reconnaître pleinement les revendications kurdes en matière de droits culturels et politiques. De leur côté, les nationalistes kurdes doivent accepter les réalités géopolitiques, renoncer à redessiner les frontières et renoncer à la lutte armée. Les États-Unis et l’Union européenne doivent encourager la réconciliation entre les hommes politiques turcs et kurdes, qui exercent de part et d’autre une influence considérable sur leurs partis.
L’histoire du nationalisme kurde a été marquée par la tragédie. Resté trop longtemps à l’état embryonnaire, il a été trop faible pour contester les accords politiques conclus à l’issue de la Première Guerre mondiale, et qui ont fragmenté la population kurdophone en la plaçant sous la souveraineté de l’Iran, de l’Irak, de la Syrie et de la Turquie.
Les périodes récentes ont été plus bienveillantes. À la suite de l’invasion de l’Irak sous le commandement des États-Unis en 2003, les Kurdes ont connu, pour la première fois dans leur histoire moderne, la présence et la protection d’une puissance mondiale. Les Kurdes d’Irak disposent maintenant de leur propre force militaire. Ils ont la maîtrise exclusive de leur mode de vie. Ils ont le droit de refuser de hisser le drapeau irakien, symbole des atrocités commises par le régime déchu. Tout ce qui les empêche de déclarer unilatéralement leur indépendance, ce sont des considérations stratégiques et la crainte que leur inspirent leurs puissants voisins.
En Turquie, c’est l’autonomie que vise le nationalisme kurde, non la sécession. La plupart des Kurdes qui y vivent ont des intérêts à défendre dans le système économique et politique, et cherchent des améliorations de leurs droits civiques et politiques, plutôt que la séparation. Ils n’en sont pas moins admiratifs des réalisations symboliques du Kurdistan d’Irak : le drapeau tricolore kurde, avec un éclatant soleil doré au centre, des cérémonies publiques en l’honneur des héros kurdes et l’adoption du kurde comme langue officielle. Ces expressions d’identité culturelle et politique sont toutefois sujettes, en Turquie, à la répression judiciaire et à des tracasseries administratives, en dépit des réformes constitutionnelles et juridiques adoptées à la fin de la décennie 90.
La Turquie s’inquiète de plus en plus de la volonté d’affirmation croissante des Kurdes irakiens. Elle voit une menace pour sa sécurité nationale dans le fait que les Kurdes contrôlent Kirkouk et sa manne pétrolière. L’Iran et la Syrie partagent largement ces préoccupations turques, par crainte du militantisme politique chez leurs propres concitoyens kurdes. De plus, les pays arabes redoutent que la guerre menée en Irak sous l’égide des Américains ne finisse par créer un Kurdistan maître de son pétrole, pro-occidental et indépendant (en tout sauf quant à son nom), ce qui compromettrait leurs propres prétentions sur les réserves de pétrole de la région.
Depuis l’invasion de l’Irak, les Kurdes de ce pays ont apporté une collaboration active aux États-Unis, notamment en soulageant fort à propos leurs efforts militaires dans le Nord. Il faut ajouter que les États-Unis, en apportant leur soutien aux insurgés kurdes, jouent également la carte ethnique contre l’Iran. Les Américains se sont néanmoins bien gardés de s’aliéner la Turquie et les pays arabes conservateurs, leurs alliés de toujours dans la région.
La responsabilité plus vaste aujourd’hui des États-Unis consiste à trouver un modus vivendi autour du pétrole de Kirkouk. Ce n’est un secret pour personne que le référendum sur l’avenir de Kirkouk prescrit par la Constitution irakienne intégrera cette ville à la région kurde. Toutefois, les puissances régionales, à commencer par la Turquie et la Syrie, n’accepteront le résultat qu’assorti d’une ferme garantie que le pétrole de Kirkouk restera sous le contrôle du gouvernement fédéral irakien.
La renaissance du nationalisme kurde constitue un défi singulier à l’ordre politique régnant dans la région, ainsi qu’à la politique américaine à l’égard du Moyen-Orient. Les dirigeants américains devront faire preuve d’une perspicacité politique et d’une astuce diplomatique à toute épreuve s’ils veulent naviguer entre les revendications contradictoires des Kurdes d’Irak et de leurs voisins sans léguer un nouvel héritage de « néo-impérialisme » dans la région. Pour y parvenir, ils devront se doter d’une politique complète reposant sur des mesures de génération de la confiance : engagement de la Turquie de ne pas envahir le Kurdistan d’Irak ; engagement des Kurdes irakiens de ne pas soutenir les militants hostiles à la Turquie; et règlement sur la question du pétrole de Kirkouk.
Günes Murat Tezcür est professeur assistant en sciences politiques à l’Université Loyola de Chicago.
Source : service de presse du Common Ground (CGNews)
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