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Actualités - Opinion

Love me, please love me

Dessine-moi un mouton. Saint-Exupéry Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil). Pas pour l’Alliance politique du 14 Mars. On ne tire certes pas sur l’ambulance : on doit à cette équipe trois des pierres angulaires les plus fondamentales pour la résurrection de l’État : la 1701, le tribunal international, Paris III. Mais même ligotée, même bâillonnée, même handicapée (gouvernement tronqué, Parlement verrouillé, palais de Baabda vide), cette majorité a déçu. Et déçoit : elle n’a pas su/pu, elle n’arrive pas à construire sur ses acquis, être à la hauteur de ses promesses, des attentes placées en elle. Ou la communauté internationale ne l’a pas vraiment aidée. Peu importe. Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil). Pas pour l’héroïsme de Siniora, la victoire sur la claustrophobie de son équipe ministérielle, ou des députés de la majorité. Pas pour la constance de Geagea. Pas pour la sincérité de Joumblatt. Pas pour les progrès de Hariri Jr. Ce sont des hommes : on ne se mobilise pas, on ne doit pas se mobiliser pour des hommes, quoi que l’on pense d’eux. Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil). Pas pour les martyrs – de Rafic Hariri à Wissam Eid, en passant par tous les autres, morts, vivants, figures publiques ou innocents citoyens. Ni les martyrs de la guerre contre Israël ni ceux de la guerre contre la Syrie. On honore les morts en se recueillant sur leur tombe, en pensant à eux, en priant si l’on veut, en préservant leurs recommandations : pas en se noyant dans un culte morbide, en masse. Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil). Pas pour installer Michel Sleimane à la présidence. Et dire que malgré toutes les mises en garde, la faute originelle a été et reste la non-montée à Baabda le 14/03/2005… C’est au patron de la troupe lui-même, avec ses qualités, avec ses défauts, de convaincre. De ne pas prétendre à un mandat présidentiel tout en devenant champion en ingestion et digestion de couleuvres. De fuir la complaisance et les compromissions comme la peste. Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil). Pas contre le 8 Mars ; contre Hassan Nasrallah, ou Michel Aoun, ou Sleimane Frangié ou Wi’am Wahhab ou Omar Karamé. Ou tous les autres… Ou contre leurs partisans. Les murs de Berlin entre les Libanais sont déjà tellement épais, tellement solides, tellement presque définitifs, qu’il n’est pas la peine de les renforcer, de les bétonner, de les marquer au fluo. Les lignes de démarcation, de plus en plus mobiles, de plus en plus polymorphes, de plus en plus changeantes, forment désormais la plus surréelle, la plus ubuesque et la plus dangereuse des figures géométriques : musulman-chrétien ? Sunnite-chiite ? Chrétien-chrétien ? Druze-chiite ? C’est le labyrinthe de Dédale, version revue et pas corrigée. Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil). Pas contre la Syrie. Le régime baassiste porte en lui les germes de sa propre autodissolution. Arrivera un jour, sans doute plus très lointain, où les Syriens eux-mêmes prendront en main les rênes de leur destin. C’est inéluctable. L’histoire n’est peut-être pas aussi clémente avec tout le monde ; elle est peut-être sélective, elle a ses chouchous. Mais le peuple syrien a en lui des capacités que, peut-être, il ignore encore. La contagion positive est possible : la libanisation de la Syrie, dans le bon sens du terme, n’est pas une utopie. Encore faudra-t-il que la communauté internationale, que les Arabes l’aident, ce peuple que le régime syrien a atomisé mille fois plus qu’il ne l’a fait avec les Libanais pendant leurs rêves d’Anschluss. Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil). Pas contre cette collusion éternelle entre la Syrie et Israël ni contre des magouilles que Damas essaierait de manigancer avec la communauté internationale et les puissances régionales avant le sommet arabe, au détriment, par exemple, du tribunal international. L’assassinat de Imad Moghniyé tombe à pic : on dirait un cadeau aux Américains, un petit geste de bienvenue à une délégation US présente en ce moment dans la capitale syrienne. Les Arabes sont encore d’une frilosité, d’une couardise infinies et il y a bien loin de la coupe aux lèvres. Quels bazars, quels changements politiques peuvent être possibles avec un régime aussi monomaniaque, aussi obtus et revanchard que celui de Syrie, à l’heure où la planète continue, plus ou moins, de se laisser berner comme une bleue ? Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil). Pour quoi ? Pour qui ? Jusqu’à quand ? Comment surmonter la peur ? La lassitude ? Ce sentiment abject de déjà-vu, de déjà-entendu, de déjà-ressenti ? Ce dégoût – une pieuvre au talent incroyable ? Rien ne peut pousser un Libanais, quel qu’il soit, à se rendre ce matin au cœur d’une ville-otage, d’un pays-otage, à part une urgence. Une monstrueuse urgence. Celle de répondre, simplement, calmement, indiscutablement, à une question au cœur de l’avenir du Liban : quelle identité veut-on pour ce pays ? Y répondre et la définir en envahissant la place : quelle identité ? Gaza ou Ibiza ? Hanoi ou Hong Kong ? Ouvert au monde, à toutes les cultures et toutes les pluralités ou assadisé, mollahisé ? Touristes ou jihadistes ? Culture de vie ou logiques de mort ? Acceptation de l’autre ou infinies grandes murailles intérieures ? Sacralité de la démocratie et de l’État de droit ou primauté de la jungle et du privilège des armes ? Reconstruction de l’État ou multiplication de mini-entités à caractère pseudo-étatique, de clans et de tribus ? Taëf ou Mar Mikhaël (et son fumeux document) ? Libertés ou endoctrinement ? Quelle identité pour le Liban ? Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil). Par amour. Pour cette putain de terre qui continue de faire battre des millions de cœurs, libanais soient-ils ou étrangers. Par amour. Pour un putain de message dont il ne reste plus que de très illisibles hiéroglyphes. Des borborigmes. Ziyad MAKHOUL
Dessine-moi un mouton.
Saint-Exupéry

Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil).
Pas pour l’Alliance politique du 14 Mars. On ne tire certes pas sur l’ambulance : on doit à cette équipe trois des pierres angulaires les plus fondamentales pour la résurrection de l’État : la 1701, le tribunal international, Paris III. Mais même ligotée, même bâillonnée, même handicapée (gouvernement tronqué, Parlement verrouillé, palais de Baabda vide), cette majorité a déçu. Et déçoit : elle n’a pas su/pu, elle n’arrive pas à construire sur ses acquis, être à la hauteur de ses promesses, des attentes placées en elle. Ou la communauté internationale ne l’a pas vraiment aidée. Peu importe.
Envahir la place des Martyrs (ou de la Liberté, c’est pareil).
Pas pour l’héroïsme de Siniora,...