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Actualités - Opinion

Le concert de trop

Nombreux, très nombreux étaient les Libanais idéalistes, entiers ou passionnés qui avaient prié et espéré en silence pour que la grande dame de la chanson finisse par changer d’avis… Beaucoup avaient espéré en effet, mais le miracle n’a pas eu lieu. Feyrouz a chanté à Damas, devant le peuple syrien bien sûr, mais probablement devant un parterre de dignitaires locaux aussi. Passés les premiers instants de stupeur et d’incrédulité, la participation de notre diva nationale aux manifestations culturelles de Damas est pour notre peuple, qui ploie depuis des lustres sous le joug du machiavélisme syrien, comme un coup de poignard, le coup de trop, le faux pas dont on se serait bien passé dans ces heures si douloureuses. En effet, Beyrouth se vide de ses cerveaux et de la crème de ses hommes, et Feyrouz chante à Damas. Beyrouth est privée de manifestations culturelles, de tourisme, de prospérité, de sécurité et de sérénité depuis deux ans, et Feyrouz chante à Damas. Beyrouth est gangrenée par les groupes armés fanatisés, les tentes de la honte, et Feyrouz chante à Damas. Beyrouth n’a pas de président ni de Parlement, mais Feyrouz chante quand même à Damas. Beyrouth compte ses morts : 18 en dix jours et autant de familles endeuillées, mais Feyrouz chante tout de même à Damas. On pourrait bien sûr évoquer la liberté d’expression, la liberté tout court ou la neutralité de la culture et tutti quanti. Mais Feyrouz n’est pas n’importe quelle chanteuse aux yeux des Libanais. Elle reste un symbole, un des emblèmes du pays au même titre que le cèdre, la dabké, la « mankouché » ou le taboulé. Elle représente leur passé glorieux, l’âge d’or de la dolce vita lorsque le Liban était le rendez-vous privilégié au Moyen-Orient des artistes du monde entier. Comment ne pas se sentir trahi quand elle participe aux festivités damascènes alors qu’on est privé de festivals depuis deux ans ? Notre agenda culturel est presque aux abonnés absents malgré la formidable bonne volonté des derniers irréductibles pasionarias de l’art. Feyrouz, c’est le terroir, le patrimoine culturel du Liban et sa mémoire, celle qui a glorifié dans ses comédies musicales le courage, la liberté, le devoir envers la patrie, le sens du sacrifice et de l’honneur. Alors, la voir aujourd’hui se faire acclamer sur une scène syrienne ressemble à une caution indécente et malvenue à un régime qui – pour le peu qu’on puisse dire – ne nous veut pas que du bien. Aller à Damas par ces temps si moroses, c’est comme si Édith Piaf ou Maurice Chevalier s’étaient produits devant le Führer dans les années 40. Marlène Dietrich, la grande dame allemande du music-hall, avait mis l’Atlantique entre elle et l’Allemagne du IIIe Reich, de peur d’être obligée de s’y produire. Marlène, pendant des années, s’était exilée aux États-Unis en signe de résistance, Marlène s’était éloignée pour dire non à l’Anschluss. On n’en demandait pas autant à Feyrouz. Mais, bon, il ne faut pas se leurrer, n’est pas « l’Ange bleu » qui veut… Dr Maria BASSIL
Nombreux, très nombreux étaient les Libanais idéalistes, entiers ou passionnés qui avaient prié et espéré en silence pour que la grande dame de la chanson finisse par changer d’avis…
Beaucoup avaient espéré en effet, mais le miracle n’a pas eu lieu. Feyrouz a chanté à Damas, devant le peuple syrien bien sûr, mais probablement devant un parterre de dignitaires locaux aussi. Passés les premiers instants de stupeur et d’incrédulité, la participation de notre diva nationale aux manifestations culturelles de Damas est pour notre peuple, qui ploie depuis des lustres sous le joug du machiavélisme syrien, comme un coup de poignard, le coup de trop, le faux pas dont on se serait bien passé dans ces heures si douloureuses.
En effet, Beyrouth se vide de ses cerveaux et de la crème de ses hommes, et Feyrouz chante à...