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Au Liban, devenir chiite est parfois une question d’intérêt

«Si je suis devenue chiite, ce n’est pas par conviction. » Mère de trois filles, Nada le reconnaît sans ambages : estimant que le chiisme est plus équitable pour les femmes en matière d’héritage, cette sunnite beyrouthine a changé de confession sans hésitation, rapporte Inès Bel Aïba, dans un reportage de l’AFP. Alors que sunnites et chiites se déchirent en Irak et que les seconds sont très minoritaires dans la plupart des pays musulmans, au Liban le passage d’un rite à l’autre se fait aisément, du moins, du point de vue administratif et souvent pour des raisons pratiques. Car dans ce pays composé de 18 communautés religieuses, ce sont les tribunaux religieux qui régissent mariage, divorce et héritage. Et comme Nada – un nom d’emprunt –, des Libanais sunnites décident de passer au chiisme pour éviter que leurs filles ne soient privées d’une partie de leurs biens s’ils décèdent. Chez les sunnites comme chez les chiites, la femme n’hérite que de la moitié de ce que reçoit son frère. Mais les divergences commencent en cas de décès d’un couple n’ayant que des filles. Pour les sunnites, les grands-parents, oncles ou cousins du côté du père sont alors susceptibles de bénéficier d’une part de l’héritage. En revanche, chez les chiites, les filles sont seules à hériter. Hassan et Sana Tawil, parents de deux filles, sont devenus chiites il y a plus de 30 ans. « Dans la famille, nous avons vu des choses atroces, comme un oncle qui voulait tout prendre à une cousine. Cela nous a beaucoup frappés quand nous étions petits », explique à l’AFP M. Tawil. Refusant que leur progéniture puisse passer par les mêmes affres, M. et Mme Tawil se sont tout naturellement tournés vers le chiisme. Tout du moins sur leur fiche d’état civil. Mme Tawil dit en effet être toujours « restée profondément sunnite » et avoir élevé ses filles « dans les valeurs sunnites ». « Même des hommes politiques sunnites très connus sont devenus chiites pour les mêmes raisons », affirme-t-elle, citant Riad Solh, le « père de l’indépendance » du Liban, père de cinq filles. Chiite et Premier ministre Passé au chiisme, Riad Solh a toutefois été Premier ministre, poste traditionnellement réservé aux sunnites au Liban. Pour changer de confession, M. et Mme Tawil se sont adressés à un tribunal chiite. La procédure fut d’une simplicité confondante, même si les autorités chiites n’étaient pas dupes des vrais motifs du couple, raconte Mme Tawil. « Le cheikh m’a regardée, puis m’a demandé : “Avez-vous des enfants ?” J’ai répondu oui. “Combien ?” Deux. “Des garçons ?” Non. Il m’a observée, a hoché la tête. Et je suis devenue chiite », sourit-elle. Cheikh Mohammad Noqari, directeur général de Dar al-Fatwa, (sunnite), reconnaît l’existence du phénomène. « C’est vrai, il y a des sunnites qui recourent à cela. Cela les regarde, ils sont responsables des conséquences », dit-il à l’AFP. « Mais que quelqu’un passe d’un rite à un autre de l’islam pour des raisons matérielles, ce n’est pas correct. » Quant à cheikh Jaafar Fadlallah, de l’Institut de la charia islamique (chiite), il estime que « cette question relève d’un choix personnel. Rien n’empêche un musulman de rejoindre le rite qui lui convient le mieux ». Selon les autorités chiites, près de 350 personnes deviennent chaque année chiites au Liban, pays qui compte environ quatre millions d’habitants. « Il y a parfois des mesures de bannissement, non pas de la part des autorités religieuses, mais de la famille », explique la sociologue Marlène Nasr. L’avocat Talal Khodari, spécialiste du droit de la famille, assure que ce phénomène est « courant », mais qu’« il est très mal vu ». D’autant plus qu’il est parfois pris comme « une accusation tacite » contre la famille, « puisqu’on accuse ainsi ses frères par avance de vouloir spolier les filles », affirme-t-il.

«Si je suis devenue chiite, ce n’est pas par conviction. » Mère de trois filles, Nada le reconnaît sans ambages : estimant que le chiisme est plus équitable pour les femmes en matière d’héritage, cette sunnite beyrouthine a changé de confession sans hésitation, rapporte Inès Bel Aïba, dans un reportage de l’AFP.
Alors que sunnites et chiites se déchirent en Irak et que les...