« Tout ce qui est excessif est insignifiant »
Professeur au Collège de médecine des hôpitaux de Paris, praticien à l’hôpital Saint-Antoine, membre de l’American Psychiatric Association, le Dr Sami Tawil nous fait parvenir une copie de sa lettre adressée au président de la chaîne France 2 ainsi qu’à Dominique Torrès, auteur du reportage sur la condition des gens de maison au Liban. En voici le texte :
Madame,
Votre reportage intitulé « Le Liban pays des esclaves » du jeudi 18 octobre 2007 diffusé dans le cadre de l’émission Envoyé spécial sur France 2 m’a particulièrement touché.
Vous avez certes le mérite de défendre une cause qui est celle de l’esclavagisme des temps modernes et je vous admire pour votre courage et votre détermination : ce que vous avez décrit des pratiques de certains employeurs au Liban est malheureusement la triste vérité, mais la vérité s’écrit avec une plume et ne se trace pas avec un
« bulldozer ».
À trop vouloir dénoncer ces pratiques indélicates, voire criminelles, vous avez touché la sensibilité de tout un pays : c’est comme si, en dénonçant les pratiques des « négriers-marchands de sommeil » qui exploitent les immigrés en France, on en attribuait la responsabilité à la France entière.
Vous avez massacré à la tronçonneuse le cèdre du Liban, unique symbole survivant et dénominateur commun d’un pays lui-même esclave de la conjoncture politique régionale et internationale.
Vous avez diffamé un pays dont des journalistes, des députés, des ministres, des objecteurs de conscience… se font assassiner tous les jours pour défendre la démocratie et les droits de l’homme.
L’amalgame entre un fait de société si dramatique soit-il et l’incrimination d’un pays tout entier est injuste et démesuré et « tout ce qui est excessif est insignifiant ».
Enfin, sur le plan déontologique, vous avez choisi le moment le moins adéquat pour diffuser votre reportage : en votre qualité de journaliste, vous n’êtes pas sans savoir que le Liban est à un tournant crucial de son histoire. Y avait-il une telle urgence à cette diffusion qui risque de maintenir sous l’eau la tête d’un pays qui se noie ?
Quel que soit le bien-fondé de votre reportage dans son fond, il manque de goût dans son style et pêche par son peu d’élégance dans sa forme.
NDLR : Le Dr Tawil intervient au Sénat français le 13 novembre, lors d’un dîner-débat, sur « Quelle francophonie pour le Liban aujourd’hui ».
Toutes des masochistes ?
Mme Torrès, je reviens sur votre reportage sur la situation du personnel domestique étranger au Liban, pour vous dire que si votre but était de choquer, comme vous l’avez dit, il a été atteint. J’ai été choqué. Choqué par le comportement de certains de mes compatriotes, par la passivité suspecte des ambassades concernées que vous évitez d’ailleurs de dénoncer, par des méthodes d’embauche pour le moins déplorables. Choqué comme je le fus par la mort en France de quelque 15 000 personnes âgées du fait de la canicule et dont les corps d’une centaine ne furent jamais réclamés par personne, choqué comme je le reste par les drames qui se répètent en France d’enfants enlevés, violentés et souvent tués, comme je le suis par les dizaines de femmes battues chaque année à mort par leurs conjoints. Toujours en France.
Je vous sais gré, Madame, d’avoir exposé un aspect peu reluisant de la société libanaise. Je vous reproche néanmoins l’opportunité et le caractère partial du tableau que vous en brossez.
Victime du jeu et des ambitions des nations, victime surtout d’une ouverture et d’une hospitalité frisant l’inconscience, mon peuple vit depuis trois décennies une tragédie qui le dépasse. De nouveau au bord du gouffre, il tend la main, appelle à l’aide pour sauver une formule de coexistence qui demeure l’ultime espoir d’un monde en errance. Était-ce bien le moment, quelle qu’ait pu être l’intention, d’en salir l’image et d’en étouffer la voix ?
Passons au fond. On parle sans doute des trains en retard, pas de ceux qui arrivent à temps. On ne condamne pas pour autant l’ensemble du réseau. Comme ailleurs, il existe dans mon pays des cas de maltraitance de « bonnes » – un terme repris du titre d’un film français de Robert Lamoureux – étrangères au Liban. Nulle société n’est parfaite, surtout en l’absence de structures étatiques solides. Mais que n’aviez-vous écouté Nadi qui, depuis quinze ans, règne en maîtresse chez ses employeurs, Nishanti, qui s’est cachée pour éviter, en juillet 2006, l’évacuation forcée ordonnée par son ambassade ? Elles sont toutes devenues propriétaires foncières dans leur pays. N’est-il pas curieux que tant d’étrangères martyrisées aient refusé de quitter le Liban bombardé, que tant d’autres qui avaient fui les bombes aient tout fait pour y revenir, via notamment la frontière-passoire syrienne, les autorités de leur pays leur ayant interdit ce retour dans les mois qui suivirent la fin des hostilités ? Toutes des masochistes ?
En voulant faire utile, Madame, vous avez aussi causé du mal. À rechercher le sensationnel, vous avez ignoré les règles de l’éthique et de la déontologie. Il est vrai que dans un pays où l’on fait d’un pilleur d’interview une icône et où l’on couronne une journaliste qui, pour un scoop, envoie un Premier ministre iranien à la mort, ce ne sont là que simples matières d’enseignement théorique.
Claude HADDAD
À votre service, Madame !
N’en déplaise à certaines personnes très résistantes et loin de toute position politique « torressienne » ou pas, voici, bel et bien, une des sombres réalités de notre pays, qui ne représente pas pour autant toute la réalité… toute prise de conscience humaine étant favorable au maintien de notre démocratie claudicante, contrairement à certaines opinions.
Dans mon 3 mètres carrés d’espace vital, même couchée, je dois rester toujours prête. Après tout, on ne sait jamais, Madame peut avoir une urgence, un malaise, une envie, un caprice, ou tout simplement quelque besoin indéfinissable… Paupières mi-closes, je m’abandonne à un rêve fou, celui de pouvoir donner un jour, à mon tour, des ordres, ne serait-ce qu’une fois, ne serait-ce qu’à un chien, quand subitement, du fond de mon ivresse, un cri strident perce le vide, à travers ma porte entrouverte. « Chanty, hurry up ! What are you doing ? Still sleeping ? Quoi ? Déjà 6 heures du matin ? Il fallait être debout dès 5 heures 30. Madame va se fâcher. Elle a dû se réveiller avec les enfants, au lieu de faire sa grasse matinée habituelle. Les enfants. Ce ne sont pas les miens. Pas d’importance, ils font partie de la description des fonctions comme le ménage, la vaisselle, la lessive, le repassage, la cuisine et tout le reste. Dire que l’époque de l’esclavage est révolue ! Mes qualités ? Le sacrifice complet, le dévouement total, le don de soi inconditionnel, la disponibilité permanente. Des qualités de mère, quoi ! Mes motivations ? Du pain pour mes enfants et mes parents qui avancent en âge.
Astiquer, cirer, ranger, frotter, nettoyer,
nettoyer…
« Chanty, de l’eau ! »
Astiquer, cirer, ranger, frotter, nettoyer,
nettoyer…
« Chanty, vite, le téléphone ! »
Astiquer, cirer, ranger, frotter, nettoyer,
nettoyer…
« Chanty, cours, Chanty, vole, Chanty, viens, Chanty, va… ».
Et c’est un tourbillon qui dure toute une vie, une vie passée à ne pas vivre sa vie. Décidément, les journées sont longues et l’espoir ne pointe jamais. Pas de repos, ni de répit ; ni de relations, évidemment, les mauvaises fréquentations peuvent mener à des déboires incontrôlables. Pas de papiers à portée de main ; évidemment, la tentation de fuir l’enfer de la prison est grande. Pas de tendresse ni d’amour : évidemment, c’est la propriété privée des riches. Parfois, il m’arrive de me demander si je suis vraiment encore humaine ou si, à force de dénigrements et d’humiliations, je me désensibilise peu à peu, en me perdant, corps et âme, pour me fondre dans la volonté des autres. Est-ce que j’existe encore ? Et pour qui ?
Pour ces enfants tellement exigeants, qui ne sont même pas les miens. Pour Madame, qui ne voit en moi qu’un moyen de satisfaire ses propres désirs. Pour son mari, entièrement soumis aux plaintes de sa femme et qui ne manque pas de zyeuter dans ma direction quand l’ennui l’envahit. Pour cette demeure froide, qui ne me rappelle en rien qui je suis, ni d’où je viens. Pour ces barreaux qui m’enferment, l’espace d’une traversée, puisque je ne fais que passer sans laisser de traces. Chapitre creux de ma vie, qui fait la une des conversations mondaines, dans les salons du beau monde.
Dans mon uniforme à fines rayures, pareil à celui de milliers de filles comme moi, dans mes trois mètres carrés d’espace vital, je continue d’espérer que des jours meilleurs m’attendent au-delà de cette cage qui me cloître. Pourtant, au fond de moi, une petite voix me rassure, susurrant tout bas que je suis, malgré tout, une personne digne et libre. Bien plus libre que Madame, qui, loin de chez elle, dans un espace de 3 mètres carrés, aurait certainement crevé, depuis longtemps.
Carla ARAMOUNI
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