De tous les sentiments de tristesse et de détresse, de dégoût et de désespoir, d’angoisse ou de colère indignée qui, en ces jours d’infortune, assaillent les esprits des Libanais, peut-être est-il grand temps que prévale la colère.
Oui la colère, et même la rage. Une rage non point aveugle, désordonnée, irresponsable, destructrice et finalement suicidaire, puisqu’elle ne ferait que combler les vœux de ceux qui s’acharnent à abattre le Liban. Ce qui est requis en revanche, c’est cette sainte colère qui porterait la majorité parlementaire à reprendre d’autorité l’initiative politique : à arraisonner celle-ci pour bien montrer que le crime ne paie pas. Car il faut signifier au tout-venant – aux assassins bien sûr, mais aussi à une opposition que ne semble pas atterrer outre mesure le cours sanglant des événements – que le temps n’est plus aux arguties tatillonnes et autres manœuvres dilatoires, dès lors qu’elles pavent objectivement une voie royale à la subversion criminelle. Que l’opposition en ait conscience ou non, ce sont en effet les vies humaines et non plus seulement les nerfs et les fondements de l’État qu’est en train de limer méthodiquement cette guerre d’usure qu’elle a déclarée au système et à ses lois.
Cette révolte contre le temps qui tue est déjà en marche, stimulée par l’attentat à la bombe de Horch Tabet qui a fait du regretté député Kataëb Antoine Ghanem le dernier en date des martyrs de l’indépendance. Réuni jeudi, le Rassemblement du 14 Mars en a appelé à la Ligue des États arabes et à l’ONU pour qu’elles étendent une ombrelle protectrice sur le pays, garantissant la tenue de l’élection présidentielle dans les délais constitutionnels. Ce même appel a été repris, hier, aux funérailles de Ghanem, par un Amine Gemayel cruellement endeuillé par la perte brutale d’un fidèle compagnon suivant de quelques mois celle de son propre fils, Pierre. Mais que peuvent faire en réalité les Arabes, que peuvent faire les puissances occidentales qui condamnent d’une même voix l’œuvre de mort, que peut faire l’ONU pour obtenir cet arrêt des actes d’intimidation contre les élus libanais qu’elle réclamait solennellement jeudi ?
Réponse : pas grand-chose de concret, du moins dans l’immédiat, un immédiat qui pourtant frise l’urgence. Et voilà pourquoi c’est sur le plan intérieur que le camp souverainiste, sans pour autant exclure l’ouverture, doit redoubler de clarté et de netteté quant à sa détermination à se rabattre, le cas échéant, sur la seule issue qui resterait si devait se prolonger l’impasse : à le faire même si par malheur l’hécatombe devait se poursuivre au sein de ses rangs. À cet égard, on ne sait trop s’il se trouvera assez de députés de l’opposition pour répondre à l’appel du devoir de décence morale, sinon de solidarité nationale, que leur commande l’implacable déroulement d’une entreprise visant leurs adversaires et néanmoins collègues de l’Étoile. Et on reste rêveur devant ce monumental paradoxe voulant qu’une majorité qui brûle pourtant d’aller au Parlement pour y élire un président ne peut le faire sans risques de sécurité, car les abords de l’Assemblée sont tenus par des manifestants relevant, pour la plupart, d’un parti notoirement armé ; et que l’opposition, maîtresse du centre-ville comme du chantage relatif au quorum des deux tiers, continue, jusqu’à nouvel ordre, de jouer le boycottage.
Cette aberration, c’est plus que jamais au chef du Législatif, vigoureusement relancé par le 14 Mars, qu’il incombe d’abord de la supprimer. Il le doit à ses pairs qui l’ont porté à la présidence de l’Assemblée, il le doit à la simple raison, il le doit au pays. Loin de ralentir son initiative, le sacrifice d’Antoine Ghanem aurait dû le faire courir, le faire voler auprès du patriarche maronite qu’il avait placé en tête de liste de ses contacts de paix. À titre de consolation, notez bien que Nabih Berry s’est entretenu avec Saad Hariri et Walid Joumblatt. Pas de liesse prématurée, c’était seulement au téléphone...
Issa Goraieb
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Oui la colère, et même la rage. Une rage non point aveugle, désordonnée, irresponsable, destructrice et finalement suicidaire, puisqu’elle ne ferait que combler les vœux de ceux qui s’acharnent à abattre le Liban. Ce qui est requis en revanche, c’est cette sainte colère qui porterait la majorité parlementaire à reprendre d’autorité l’initiative politique : à arraisonner celle-ci pour bien montrer que le crime ne paie pas. Car il faut signifier au tout-venant – aux assassins bien sûr, mais aussi à une opposition que ne semble pas atterrer outre mesure le cours sanglant des...