On croyait avoir tout vu ; mais il faut croire qu’aucune gesticulation n’est trop scabreuse, aucune ficelle trop grosse pour les virtuoses de l’obstruction.
Indécente, choquante, contraire à toute éthique politique était déjà cette insistance de l’opposition à exiger une part substantielle de tout gouvernement d’union nationale (la trop célèbre minorité de blocage) pour prix de son ralliement au projet de tribunal à caractère international pour le Liban. Ralliement progressif, ralliement incertain, conditionnel de surcroît, les statuts de cette cour devant être encore discutés par une commission d’experts juridiques : les débats et arguties étant voués à se prolonger, n’en doutons pas un seul instant, jusqu’à épuisement des négociateurs... et du sujet lui-même.
Donnant, donnant, vraiment ? S’il est vrai qu’en politique on ne se fait pas de cadeaux, c’est bien la première fois dans les annales de ce pays que l’avènement de la justice fait l’objet d’un marchandage mesquin, que l’on chipote sur le sang des martyrs. Et, comme de bien entendu, c’est le gouvernement et la majorité parlementaire, en sus de la famille Hariri, que l’on accuse d’exploiter les crimes commis contre le Liban.
Il y a plus cynique encore, cependant, que cet indigne bazar, et c’est ce choix entre deux maux, entre mort lente et terrifiante apocalypse que vient de proposer gracieusement à la population le bloc parlementaire du Hezbollah. La mort lente, c’est la perpétuation de cet incroyable sit-in fantôme du centre-ville de Beyrouth, village de tentes depuis longtemps dégarnies de campeurs, mais qui continue d’empoisonner le climat, d’asphyxier l’économie nationale ; c’est aussi la perspective d’une ruine totale de ce qui reste des institutions. Et l’apocalypse, c’est cet effet destructeur qu’aurait, selon ce bloc, une mise en place du tribunal sous le chapitre VII de la Charte des Nations unies.
Destructeur, un mot qui dit très bien ce qu’il dit, dans un pays qui n’a pas fini d’effacer les séquelles d’une odieuse guerre fratricide et de quelques autres guerres, elles aussi meurtrières et dévastatrices. Un mot lui-même ravageur par les implications qu’il recèle, venant en effet d’une organisation armée et même surarmée qui refuse obstinément de se défaire de son arsenal pour s’adonner, comme tous les autres partis, à une activité strictement et exclusivement politique. Un mot on ne peut plus malheureux quand on pense à tout le mal que se donne le Hezbollah pour assurer que son potentiel militaire est dirigé seulement contre Israël, alors qu’en dépit de sa divine victoire de l’été dernier, il a dû accepter le retrait de ses combattants au nord du fleuve Litani et un processus de pacification définitive du Liban-Sud, confié à la garde de l’armée régulière et de la Finul.
Comme prévu, le premier conseiller juridique des Nations unies repart de Beyrouth aujourd’hui sans avoir pu s’informer du secret le mieux gardé – et le plus transparent, pourtant – de la République : à savoir ce que reproche exactement l’opposition à ce même tribunal international dont elle assure soutenir le principe. Puisse le Ciel exaucer le vif souhait (le vœu pieux ?) de Nicolas Michel, formulé au terme de sa mission hier, de voir les Libanais reprendre le dialogue et s’entendre sur la question dans les jours à venir : c’est-à-dire après la mission de la dernière chance que va entreprendre à Damas le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon.
Reste la réconfortante certitude, assénée plus d’une fois durant son séjour à Beyrouth par Nicolas Michel, signifiée même aux Syriens par leurs amis russes, que le tribunal est irréversiblement en marche. J’écris bien réconfortante, quoique non sans appréhension. Car rien ne pourrait être plus terriblement destructeur, à la longue, que l’état de victime passive – la soumission ou la vie – auquel les assassins ont voulu condamner notre pays.
Souvenez-vous, il fut un temps où l’on abattait même les juges. En plein jour. En plein tribunal.
Issa GORAIEB
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