Au-delà de la formidable leçon d’humilité, d’abnégation ainsi que de courage qu’a donnée Samir Geagea à tous les Libanais, avec le récit douloureux de son incarcération et de ses années de détention solitaire, il faut voir dans le documentaire passé, il y a quelques semaines, sur la chaîne al-Arabiya avant tout un message. Que l’on soit pour ou contre l’homme, que l’on abhorre ou que l’on aime les Forces libanaises et ce qu’elles ont représenté à l’époque de la guerre civile, on ne peut ne pas trembler d’indignation en écoutant le récit insensé d’un cynisme qui va au-delà de ce que l’on peut imaginer. À notre mémoire amnésique et paresseuse reviennent les souvenirs terribles d’un scénario ignoble, concocté avec minutie par un régime de la terreur qui a réussi son plan machiavélique. Non seulement nous n’avons rien dit, ni fait, mais nous nous sommes lentement, inexorablement, laissés terroriser, au point d’annihiler toute velléité protestataire en nous. Nous avons laissé passer, à l’époque, la chance d’un 14 mars. Il aurait fallu alors que les Libanais, comme un seul homme, descendent dans la rue pour dire non à l’injustice, alerter l’opinion publique internationale, réclamer la vérité sacro-sainte sur l’affaire d’une certaine église dont plus personne ne parle de ses morts, innocentes victimes d’un plan crapuleux. Il aurait fallu alors hurler non à la terreur, non au régime de l’occupant et à ses alliés libanais, non au simulacre désolant d’une justice politisée, truquée, tronquée. Il aurait fallu, comme un seul homme, se soulever alors contre une tutelle pesante, contre l’ignominie des méthodes tellement belliqueuses, tellement laides que même le plus grand scénariste de films d’horreur n’aurait pu imaginer.
Mais nous n’avons rien fait, ni dit. Tout juste murmuré que l’affaire était injuste, et que s’il fallait vraiment « punir » les acteurs de la guerre civile, il fallait punir tout le monde ou personne. Nous l’avons murmuré à une pause-café ou un déjeuner entre amis, avant de passer à autre chose, dans un Liban qui renaissait, formidablement, de ses cendres. À notre décharge, nous pouvons dire que face aux injustices du régime de la terreur, nous avons été manipulés, distraits que nous étions par notre pays qui se refaisait une beauté, par nos vies que l’on récupérait, par les miettes de bonheur et de vie simple que l’on nous proposait. On nous a donné une façade de pays, un semblant de nation, que nous avons acceptée sans même grincer des dents.
Les années ont passé, les « injusticiers » de l’ombre continuaient leur sale boulot, en allant un peu plus loin à chaque fois, et Samir Geagea était un peu plus oublié chaque année. Jusqu’au jour où certains ont jugé qu’il était temps d’en finir, que le Liban avait déjà payé, cher, le prix d’une guerre perdue d’avance. C’était compter sans la ténacité d’un régime prêt à tout pour garder sous sa coupe ce petit coin de paradis qu’était devenu le Liban…
Pourquoi les Libanais se sont-ils réveillés en 2005 seulement ? Pourquoi toutes ces années perdues ? Pourquoi un mea culpa tardif des chefs politiques 14-martiens ? Peu importe. L’essentiel est de se réveiller un jour… et de ne jamais se rendormir. Voilà le vrai message du documentaire sur l’incarcération du leader des Forces libanaises. Ne nous rendormons pas. Rien n’est encore fait. Tout peut encore arriver. Mes mains tremblent encore en écrivant ces mots, impensables, il y a quelques années. Tous les Libanais ont un devoir de mémoire, le devoir de réclamer justice. La vérité sur l’assassinat du président Hariri n’est que la partie visible de l’iceberg. N’acceptons pas, une nouvelle fois, de baisser les bras. Ce n’est qu’une fois que nous aurons accompli ce devoir national que nous aurons le droit de penser et de passer à autre chose. Pas avant.
Joumana DEBS NAHAS
Avocat au barreau de Beyrouth
Article paru le Vendredi 19 Janvier 2007
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