Pendant que Hassan Nasrallah et ses alliés prosyriens stérilisent la vie politique libanaise et ajoutent cauchemar sur cauchemar ; pendant que Nabih Berry ne sait plus quoi faire pour se désembastiller ; pendant que Michel Aoun confond allègrement aides et ingérences étrangères, oublieux, peut-être trop modeste, que le Liban lui doit justement l’une des plus belles contributions yankees – ce Syria Accountability Act, magnifique prélude à la résolution 1559 ; pendant que ces oppositions diverses et variées hypothèquent au moins l’année 2007, il y a des Libanais, personne ne s’amusera à les compter, des Libanais, petits et grands, musulmans et chrétiens, beaux et moches, riches et pauvres, arabophones ou polyglottes, cools et ploucs, politisés impliqués et indifférents résignés, des Libanais qui veulent vivre. À cœur et à tripes rabattus.
Le mois de décembre 2006 a créé, après celle contre la barbarie humaine d’Israël et celle contre la mortifère tutelle de la Syrie, une autre, une troisième forme de résistance. Ces nouveaux résistants, indifféremment loyalistes ou opposants, se battent d’abord contre eux-mêmes, contre leur écœurement, leur fatigue, contre leur raison parfois qui leur dit de s’en aller vite, très vite ; ils se battent parce qu’ils aiment ce pays, ses paradoxes, ses dualités, ses tares, ses spécificités, ses cicatrices, ses promesses ; ils se battent contre les aigris de tous poils, contre les scénarios catastrophes en tout genre ; ils se battent pour un Liban si loin, si proche, un Liban de strass et de champagne, un Liban centre d’attraction d’une planète en manque flagrant de convivialité ; ils se battent pour des joies simples. Ces Libanais-là sont les derniers (les ultimes ?) résistants.
Désormais, vivre est devenu un acte éminemment politique. Aller se promener dans les ventricules de Beyrouth est un acte politique. Aller au restaurant, dans les bars, sur des dancefloors est un acte politique. Aller au cinéma, au théâtre, au concert, aux expositions est un acte politique. Faire du vélo avec ses enfants est un acte politique. Faire son shopping et acheter, à 5 ou 5 000 dollars, ses cadeaux de Noël Made in Lebanon est un acte politique. Sourire, avoir envie de sourire, est un acte politique. Ne pas penser à janvier 2007 est un acte politique. Venir passer les vacances de fin d’année au Liban est un acte politique. Investir au Liban, du temps, de l’énergie ou de l’argent est un acte politique. Promouvoir les vertus touristiques d’un pays que tellement de gens, tellement de forces, tellement d’étrangers veulent ramener en arrière et transformer en ring de boxe est un acte absolument politique. Accepter l’autre, le Libanais, parce que c’est comme ça et que cela ne peut pas être autrement est aussi un acte politique.
Ce n’est pas du courage, pas de l’inconscience, pas de l’imbécillité heureuse, pas de l’abnégation. C’est de l’instinct de Libanais. Et c’est cet instinct-là seul qui pourrait triompher de toutes les velléités de dynamitage du Liban. C’est cet instinct-là, dans tous les cas, qui va faire en sorte – qui doit faire en sorte – que soit immédiatement rouvert, au cœur transconfessionnel et apolitique de Beyrouth, le Taboo ; que de nouveau y coulent, immédiatement et pour qui veut, tous les alcools du monde. C’est cet instinct-là qui doit pousser les ministres de l’Intérieur et du Tourisme, Hassan Sabeh et Joe Sarkis, à immédiatement (ré)agir, qui doit pousser Michel Aoun à immédiatement dénoncer, et le directoire du Hezbollah à présenter, au nom de cette convivialité et de ce respect de l’autre, seules garanties d’un Liban pérenne, ses excuses aux Libanais pour avoir permis à trois de ses partisans de s’en prendre à un établissement de commerce parce qu’il vend des spiritueux.
Ici, c’est Beyrouth. Ici, c’est le Liban. Ici, ce sont les Libanais – pas des chrétiens, pas des musulmans, des Libanais. Ici, c’est un cœur qui bat pour tous. Ici, ce n’est pas une (con)fédération – pas encore : que ceux qui la veulent le disent, haut, fort, clair. Pour une fois, ils ne rateront pas, comme tellement souvent, une occasion de se taire. Ils briseront l’ultime tabou et en assumeront, seuls, les conséquences.
Ziyad MAKHOUL
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