Par Frank-Walter Steinmeier
Ministre allemand des AE
Beyrouth est une des capitales où je me suis le plus souvent rendu ces derniers mois. Même si l’arrivée dans cette ville fière reste chaque fois un moment impressionnant, il est bien triste que ma visite de demain ait à nouveau lieu si peu de temps après un événement sanglant, à savoir le terrible assassinat de Pierre Gemayel. Je n’ai eu l’occasion de le rencontrer qu’à deux reprises, mais j’ai gardé de lui le souvenir d’un homme politique jeune et étonnant. Sa mort violente nous emplit tous de consternation et de tristesse.
Je me rends à Beyrouth pour exprimer à la population libanaise et au Premier ministre, M. Siniora, le soutien de mon pays en ces temps si difficiles pour vous tous. Le Liban et l’Allemagne sont unis depuis longtemps par des relations extrêmement amicales et elles le sont encore plus depuis que la marine allemande a pris le commandement des forces navales de la mission de la Finul le 15 octobre. C’est la première fois que plus de 1 000 soldats allemands sont déployés à la frontière maritime du Liban pour y assurer directement la stabilité et la sécurité. C’est la première fois dans l’histoire de la République fédérale d’Allemagne que des troupes allemandes interviennent au Proche-Orient.
Cette décision n’a certainement pas été facile à prendre pour l’Allemagne et des voix se sont élevées par principe contre l’intervention de soldats allemands au Liban en raison de notre histoire. Mon gouvernement voulait pourtant, avant tout, mettre fin aux assassinats. Nous étions bien conscients que la guerre se poursuivrait sans la Finul et sans la résolution 1701 et cela ne pouvait pas être le cas. Il y a déjà eu beaucoup trop de sang versé au Liban. C’est pourquoi nous avons répondu positivement à la demande du gouvernement libanais de le soutenir dans la surveillance de la frontière maritime jusqu’à ce qu’il soit en mesure de remplir seul cette mission. Les soldats des marines allemande et libanaise exercent à l’heure actuelle ensemble cette mission essentielle et nous sommes fiers de voir que cette coopération se déroule sans accroc et dans un climat de confiance.
La population allemande a suivi avec beaucoup de compassion les effets dévastateurs des récentes hostilités sur votre pays qui commençait tout juste à se remettre d’une longue guerre civile. En 1990, beaucoup de Libanais sont rentrés d’exil pour reconstruire le Liban avec ceux qui étaient restés pendant toutes ces années de guerre, et ce en rencontrant un grand succès. Aujourd’hui, il est hors de question que leurs efforts aient été vains. Nous ne pouvons permettre que des pères et des mères doivent à nouveau se demander si leurs enfants ont un avenir au Liban ! Par conséquent, mon gouvernement a décidé de débloquer un montant total de 80 millions d’euros pour des mesures d’aide au Liban. Dans le sud du pays, des spécialistes allemands aident à la réparation du réseau de distribution d’eau et reconstruisent des instituts d’enseignement professionnel ; les policiers et les experts en douane conseillent leurs collègues dans l’Administration libanaise pour mettre en place une surveillance efficace des frontières. La population libanaise mérite le respect de nous tous pour le courage et la détermination avec lesquels elle relève les défis de la reconstruction. De par son histoire, mon pays sait combien il est difficile de remplir ces tâches. Nous vous avons toujours soutenu et continuerons de vous soutenir dans cette entreprise.
Le gouvernement du Premier ministre Fouad Siniora a accompli un travail colossal. Il a conclu un accord sur le retrait des troupes syriennes, préservé l’unité du pays tout au long des turbulences de ces derniers mois et entamé la reconstruction. Pour ces actions, mon pays et le monde entier vous témoignent le plus grand respect. Maintenant, vous êtes placés devant le défi considérable de poursuivre en justice les meurtriers de Rafic Hariri et de beaucoup d’autres. Je me rends compte de l’extrême difficulté de cette mission. L’expérience de mon pays m’a néanmoins aussi appris combien il est important de poursuivre de tels crimes lorsqu’une société veut jeter les bases d’un avenir sûr. La vérité est, en effet, la condition préalable pour le pardon, et sans le pardon il ne peut pas y avoir de paix intérieure. Dès lors, j’espère et demande que tous les partis du Liban et de la région prennent conscience de leur responsabilité dans cette question.
L’Allemagne souhaite que le Liban soit un pays libre, démocratique et souverain dans lequel sa population multiconfessionnelle ait un avenir. Une mission gigantesque pour un pays dont la souveraineté a si souvent été menacée. Les Libanais se sont néanmoins toujours distingués par leur diversité, leur talent et surtout par leur esprit d’entreprise. Que l’on se réfère à votre paysage médiatique, à vos scientifiques, à vos hommes de lettres et à vos musiciens, et on constate que rares sont les pays dans cette région qui ont fait preuve d’autant de créativité. Cette composante est le grand potentiel de ce pays qu’il faut préserver.
Il a fallu aux Européens la destruction provoquée par deux guerres mondiales pour comprendre que nous devions nous unir pour créer les fondements solides de la paix, de la sécurité et de la prospérité en Europe. Aujourd’hui, 60 ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Allemands et les Français sont probablement les peuples les plus unis en Europe, une chose que nos grands-pères, dans leur jeunesse, pensaient à jamais inconcevable. Désormais, les jeunes Français et Allemands n’imaginent même plus qu’il puisse en être autrement.
Je souhaite que nous soyons les témoins d’une telle situation un jour au Proche-Orient aussi. Depuis 60 ans, vous et vos voisins vivez avec la guerre, le terrorisme et la violence. Ce sont 60 ans de trop. Je suis fermement convaincu que les Libanais, les Syriens, les Israéliens et les Palestiniens vivront un jour en paix. L’Europe est prête à y œuvrer même si elle ne détient pas la formule magique qui permettrait de résoudre immédiatement tous les conflits. L’Allemagne prendra dans quatre semaines la présidence de l’Union européenne. Nous savons très bien qu’après toutes ces années de violence, il faut du temps pour retrouver la confiance. Pour y parvenir, il faut que des hommes politiques courageux issus de tous les camps s’efforcent de faire le premier pas. C’est la responsabilité qui nous incombe à tous.
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