À trop se fixer sur le tribunal à caractère international (TCI) comme enjeu politique réclamé par les uns et rejeté par les autres (même s’ils soutiennent le contraire), on finit par croire que le TCI est un but en soi. On finit par oublier qu’il a pour fonction et pour charge de dévoiler la vérité sur les assassinats politiques. À trop se poser pour ou contre, comme s’il s’agissait de n’importe quel projet politique défendu par les uns et attaqué par les autres, on oublie que la vérité qu’il va dévoiler n’est pas non plus un but en soi, comme s’il fallait se rallier au dicton : « Toute vérité n’est pas bonne à dire », sinon la vérité mettrait le pays à feu et à sang.
Les Libanais « n’aspirent qu’à la vérité, un moyen de clore ce chapitre (celui des assassinats) pour leur permettre de pleurer leurs proches ». Après un mois d’enquête sur le terrain, ce constat fait par Peter Fitzgerald dans le paragraphe 51 de son rapport pour l’ONU est très clair : pour les Libanais, la vérité ne fera pas l’effet d’une « interprétation sauvage », comme si elle leur était assénée trop tôt. Au contraire, elle aura un effet conclusif, salvateur. La vérité est vitale pour les Libanais, elle leur permettra de pouvoir enfin pleurer leurs morts afin de clore ce chapitre mortifère de leur histoire.
La vérité n’est donc pas un but en soi, elle est le préalable incontournable pour pouvoir pleurer nos morts, ce qui veut dire commencer enfin notre deuil. Et c’est parce que nous ferons notre deuil que nous pourrons pardonner à nos assassins et cesser de leur en vouloir. Mieux que cela, nous pourrons permettre à nos assassins de s’humaniser en nous demandant à leur tour pardon.
Dans les coutumes des hommes primitifs, nos ancêtres, à côté de celles qui réglementent très précisément le deuil des proches, l’anthropologie nous apprend qu’il existe des coutumes de réconciliation qui sont en fait un deuil de l’ennemi tué. Ces coutumes très strictes imposent aux vainqueurs d’une guerre de se réconcilier avec les ennemis qu’ils ont tués. Ces coutumes de réconciliation passent par des cérémonies qui impliquent des restrictions et des actes d’expiation imposés aux vainqueurs qui durent des mois. Ces coutumes sont taboues et leur viol est puni de mort. Il s’agit d’apaiser les âmes des ennemis tués pour que les malheurs ne s’abattent pas sur les vainqueurs.
Des danses et des chants pleurent l’ennemi tué et implorent son pardon : « Ne sois pas en colère contre nous parce que nous t’avons tué, car si la chance n’était pas avec nous, c’est toi qui nous aurais tués. Pourquoi as-tu été notre ennemi ? Nous aurions pu rester amis. » Les chants de nos ancêtres indiquent à quel point la relation amis-ennemis reste réversible et à quel point la victoire reste humble.
Concluons donc à l’importance vitale de la connaissance de la vérité pour que tous les Libanais quelle que soit leur appartenance politique ou religieuse fassent leur deuil, que leur deuil leur permette de pardonner et que la réconciliation leur soit alors possible. Mais attention, si nous sommes prêts à connaître la vérité aujourd’hui, demain il sera trop tard. Ne faisons pas comme Hamlet. Alors qu’au début de la pièce, le spectre de son père lui révèle la vérité en lui demandant de le venger en châtiant le frère ennemi, l’oncle d’Hamlet qui a tué son père, épousé sa mère et spolié la couronne du Danemark, Hamlet reste dans la procrastination pendant toute la pièce. Quand il se décide à dénoncer l’oncle incestueux et fratricide, il est trop tard : l’oncle meurt il est vrai, mais la reine avec et Hamlet également.
Et avec eux meurt le royaume du Danemark.
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Les Libanais « n’aspirent qu’à la vérité, un moyen de clore ce chapitre (celui des assassinats) pour leur permettre de...