Vivre sa vie
Je ne connaissais Pierre qu’à travers ses apparitions sporadiques sur le petit écran et je m’arrêtais toujours pour l’écouter, voire l’observer, attiré par la lumière qui se dégageait de son visage. Sa voix chaude, la candeur de ses propos, ses yeux pétillants d’intelligence et de franchise, la fraîcheur de son sourire qui traduisait une sérénité intérieure et une clarté des convictions lui procuraient un rayonnement naturel.
Homme politique certes, mais plus encore, une irrésistible personnalité qui séduisait.
Comment préserver un enfant comblé par la Providence et l’accompagner jusqu’à la maturité de son existence à l’abri des vicissitudes de la vie ? C’est une question que bien des parents se posent avec inquiétude. Et celle-ci est d’autant plus lourde que le fils est doué. Mais qui aurait pu limiter la fougue de purs sang comme Gebran ou Pierre et les convaincre d’agir avec prudence et modération ?
Des parents souffrent, des cœurs sont à jamais meurtris, et nous Libanais de l’ombre qui ne connaissons nos héros qu’à travers le petit écran nous partageons leur douleur, leur angoisse de voir disparaître un à un les plus belles figures de notre jeune classe politique.
Ne peut-on, dans ce pays, être beau, franc et fort, et vivre sa vie ?
Bernard FATTAL
Infinie est la douleur des femmes
On ne peut que s’incliner devant la dignité et le courage de toute la famille Gemayel devant cette épreuve qui la frappe : tout le déroulement hallucinatoire des événements relève d’une logique inhumaine qui échappe à toute rationalité et nous laisse hébétés et pantelants devant la sauvagerie de la mise à exécution d’un plan dont la victime aura été un être charismatique que le destin a commencé par combler avant que la fatalité ne le foudroie. Dans cette tragédie grecque du Liban, chacun essaie d’être à la hauteur de son rôle et rejoint une figure définie à son insu et avec son consentement. Ce qui se noue à ce degré de violence et de douleur se résout à un niveau que l’esprit humain tout seul ne peut analyser.
Toutefois, comme dans les tragédies grecques qui portent en elles le destin féroce et implacable du profondément humain, le chœur des femmes se détache. L’image de Mme Joyce Gemayel, qui quelques mois après la perte de son propre père perd son fils aîné, touche toutes les consciences. Son visage ravagé, sa détresse sans limites, ses tentatives désespérées pour consoler sa fille et sa belle-fille traduit toute l’ampleur de ce drame qui, tout en étant national et public, est aussi intime et personnel. Cette douleur nous plonge malgré nous dans l’intolérable, car au-delà de tous les symboles, l’image d’une mère qui tient son fils dans ses bras au moment où elle lui donne la vie et celle d’une mère qui serre le cercueil de son fils sacrifié closent le cycle ininterrompu de la naissance et de la mort.
En mère éplorée, la mère de Pierre reproduit les gestes immuables et immémoriaux. Elle porte en elle, inscrite dans sa chair, toutes les souffrances de la vie et du monde. Elle est de son vivant dépouillée d’elle-même. Son être profond demeure dans une béance éternelle. Elle incarne en elle-même tout l’humain dans son expression la plus glorieuse et la plus vaine. Elle devient l’image de la perte absolue, parce que la douleur des femmes est infinie.
Bahjat RIZK
Attaché culturel auprès
de la Délégation du Liban
à l’Unesco
De grâce, partez !
Aujourd’hui (et depuis un certain temps déjà) la foule scandait haut et fort son désir de vous voir partir. Les pires slogans, les photos les plus humiliantes figuraient sur des calicots et des banderoles.
Mais qu’attendez-vous donc pour partir ? N’attendez pas que le peuple vous déloge.
Vous êtes issu d’une vieille famille de la montagne libanaise qui a donné au pays des politiciens et des militaires. Par respect pour elle, partez.
Vos mandats ont plongé la nation dans le désarroi et la ruine. Nul n’a le droit de s’incruster de la sorte ! Omar Karamé, lui, a eu la dignité de démissionner face à une foule furieuse qui réclamait son départ.
Alors, de grâce, partez ! Et surtout laissez-nous vivre en paix !
Gracy FARROUHA
Deux solutions à deux problèmes majeurs
Je suis étonné de constater que le patriarche Sfeir n’a pas encore trouvé un terrain d’entente entre les chrétiens, malgré tout le prestige qui s’attache à sa personne et à sa fonction. Il est nécessaire aujourd’hui de trouver un homme ou un groupe de personnes responsables et de bonne volonté qui puissent jouer les intermédiaires entre les différentes parties et notamment entre les Forces libanaises et le Courant patriotique libre. Ces personnes pourraient, à l’instar de la table ronde organisée par Nabih Berry et réunissant toutes les tendances libanaises, organiser une table ronde chrétienne qui, à mon sens, aurait quand même un peu plus de chance d’aboutir.
Sur un plan national plus large, avec ce problème épineux de la confession, je préconiserais que toutes les parties se mettent d’accord sur un principe de base pour toutes les discussions et qui serait : « Le Liban au-dessus de tout », c’est-à-dire le Liban avant la confession, les autres pays, et surtout avant l’individu. À chaque étape de la discussion, il faudrait toujours avoir en tête cette règle, ce dogme, cette théorie, cette essence qui est « le Liban au-dessus et avant tout », ce tout désignant aussi bien des choses, des personnes, un état d’esprit, une religion. Ce principe serait par définition un principe de respect d’autrui et mettrait tout le monde sur un pied d’égalité. Ce serait donc une sorte de pacte qui régirait tous les mouvements de tous les Libanais.
Aharon BOYADJIAN
Paris
Une famille, un peuple, un pays
Pierre Amine Gemayel est mort tué de 20 balles tirées à bout portant. Mon Dieu comment peut-on s’acharner ainsi sur un homme de 34 ans ? Mon Dieu comment peut-on haïr à ce point un être qui n’a fait de mal à personne ? Comment peut-on avoir le courage de mettre fin d’une façon aussi barbare à la vie d’un homme au sourire tellement enfantin ? Comment peut-on assassiner pour assassiner, comment peut-on exécuter un crime odieux et s’en aller, en ayant rempli la plus salle besogne, l’esprit tranquille ?
Le chemin de Croix en ce jeudi 23 novembre 2006, ce n’est pas Pierre qui l’a entrepris mais toute sa proche famille, en commençant par sa très jeune femme, effondrée, par sa mère, éplorée, par son père qui a tenu deux jours, deux longs jours, interminables, pour que le peuple se calme, pour éviter une guerre civile, pour ne pas donner raison aux assassins et qui finalement n’a plus pu contenir ses larmes sur le cercueil de son fils.
Et ce peuple, ce peuple qui pleure son histoire, ce peuple qui pleure son avenir, ce peuple qui pleure ses morts, ce peuple qui pleure un lendemain incertain, ce peuple qui pleure d’entendre certains de ses dirigeants, sans pudeur, qui n’attendent même pas que la mort de Pierre soit officiellement annoncée et qui clament haut et fort « Malgré tout nous continuerons », ce peuple qui pleure un pays... Mais ce peuple a répondu à l’appel, malgré toutes les désillusions. La peur, il ne sait plus ce que cela veut dire. Ce peuple, comme toutes les fois précédentes, est descendu pas pour un dernier adieu à Pierre, car c’est « en mourant que l’on naît à la vie éternelle », ce peuple mille fois bafoué est encore descendu parce qu’il y croit ! Pour bâtir une nation, le chemin est semé d’embûches. Une révolution, nous l’avons appris, ne se construit pas seulement le drapeau flottant au vent ; une révolution ne se construit pas en scandant des slogans ; une révolution ne se construit pas en organisant d’immenses fêtes foraines.
Pierre est mort. Tout un peuple scrute l’horizon et crie, la main tendue vers le ciel : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Raymonde AYOUB
NDLR
Dans le nombreux courrier que nous recevons quotidiennement, certaines lettres comportent des passages qui seraient difficilement publiables. Pour cette raison, et aussi afin de faire paraître le plus grand nombre possible de lettres, le journal se réserve le droit de n’en reproduire que les parties les plus significatives et d’en rectifier certains termes désobligeants. En outre, chaque missive doit comporter la signature (nom et prénom) de son auteur. Les lecteurs, nous en sommes certains, le comprendront, ce dont nous les remercions par avance.
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