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L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Les autres dialogues

À aucun moment de leur tumultueuse histoire, les Libanais n’ont eu la possibilité, ou bien alors la sincère volonté, de se retrouver véritablement seuls chez eux, côte à côte : en tête à tête, pour ne pas dire face à face. À peine émergé de la rivalité franco-britannique qui marqua l’accès à l’indépendance et sans remonter plus loin dans l’histoire, le Liban n’a cessé d’être l’objet des attractions magnétiques exercées du dehors : le nassérisme, la doctrine Eisenhower, la guérilla palestinienne puis chiite (et l’on en passe) auront été la source et le thème d’autant de tragiques clivages. Rarement cependant aura-t-on vu sur la scène locale pareille cohue d’interférences contradictoires, d’acteurs rien moins qu’invisibles, de partenaires qui n’ont certes rien de dormant. Pour préoccupant que soit le phénomène, il ne devrait guère étonner. Il y a des années déjà que la question libanaise se trouve internationalisée à profusion. Le Conseil de sécurité de l’ONU a émis tout un chapelet de résolutions visant très explicitement à restituer sa souveraineté au Liban, naguère arraisonné par la Syrie. Et des soldats venus des quatre coins du monde sont là pour aider notre pays à soustraire enfin sa région frontalière sud à l’irresponsable aventurisme des groupes de résistance armée comme à la barbarie des agressions israéliennes. C’est évidemment inespéré pour le Liban. Mais une résolution de l’ONU, même adoptée à l’unanimité, n’est pas toujours hélas le mot de la fin, et toute cette sollicitude internationale fait forcément des mécontents : des mécontents puissants, déboutés par l’ONU mais disposant sur place d’alliés de poids. Une situation aussi particulière ne pouvait que se répercuter dangereusement sur le discours politique, lequel se résume à un vif échange d’accusations dont la banalisation, à force de répétition, ne dissimule pas l’extrême gravité. Ici, des valets de la superpuissance américaine, et même de l’ennemi israélien ; là, des agents de la Syrie et de l’Iran œuvrant à la déstabilisation du pays. Et dès lundi prochain, tous ces extrêmes civilement réunis autour d’une même table à l’initiative du président de l’Assemblée Nabih Berry pour débattre d’une problématique coexistence au sein d’un même gouvernement. L’espace de quelques jours du moins, cette concertation viendra salutairement remplacer invectives et menaces de recourir à la rue. Mais à l’heure où la Maison-Blanche manifeste bruyamment son soutien à Fouad Siniora et dénonce un complot syro-irano-hezbollahi visant à renverser son gouvernement ; à l’heure où Téhéran, Damas et leurs amis accusent à leur tour les États-Unis de s’ingérer dans les affaires libanaises et de nourrir la subversion, on se doute bien que la solution ne saurait apparaître de la seule place de l’Étoile : pour cela, d’autres dialogues, plus discrets, vont sans doute s’avérer nécessaires. Certains sont d’ailleurs amorcés, comme le suggère la récente visite à Damas d’un proche conseiller de Tony Blair, qui agissait probablement en éclaireur pour le compte des Américains. Et c’est bien dans ces tractations en coulisse que réside le vieux dilemme libanais. Que les forces extérieures se fassent la guerre en effet, et c’est nous qui en sommes le combustible, qui en souffrons dans notre stabilité et notre sécurité. Mais qu’elles recherchent l’entente au contraire, et revient irrésistiblement nous hanter (et pour cause !) le spectre d’un règlement qui se ferait sur notre dos. Car on ne saurait oublier que pour se rallier Damas lors de la première expédition contre l’Irak, l’Amérique de Bush père lui avait concédé le minuscule territoire qui échappait encore à l’occupation syrienne du Liban. Mais elle avait démontré aussi, avec la conférence de Madrid, une ferme volonté de promouvoir la paix au Proche-Orient. Bush fils a joué, c’est vrai, un rôle essentiel, précieux, dans la désyrianisation du Liban ; il a sommé le régime baassiste de laisser tranquille notre pays, de cesser son soutien aux insurgés irakiens et au Hamas palestinien. Mais la dureté du ton n’avait d’équivalent que la modestie des sanctions. À l’évidence, le bâton n’en imposait pas trop ; quant à la carotte, elle était franchement inexistante, Washington n’ayant rien fait de significatif pour promouvoir un règlement global du conflit arabo-israélien. Dès lors, c’est avec une légitime anxiété que les Libanais, comme beaucoup d’autres peuples de la région, attendent d’être fixés sur les idées de James Baker, compagnon du père, supposées aider George W. à se désengager du guêpier irakien. L’Amérique est tenue de montrer qu’elle est capable d’autres choix qu’entre pragmatisme et utopie néoconservatrice. Qu’entre cynisme et inconscience. Issa GORAIEB

À aucun moment de leur tumultueuse histoire, les Libanais n’ont eu la possibilité, ou bien alors la sincère volonté, de se retrouver véritablement seuls chez eux, côte à côte : en tête à tête, pour ne pas dire face à face. À peine émergé de la rivalité franco-britannique qui marqua l’accès à l’indépendance et sans remonter plus loin dans l’histoire, le Liban n’a cessé d’être l’objet des attractions magnétiques exercées du dehors : le nassérisme, la doctrine Eisenhower, la guérilla palestinienne puis chiite (et l’on en passe) auront été la source et le thème d’autant de tragiques clivages.
Rarement cependant aura-t-on vu sur la scène locale pareille cohue d’interférences contradictoires, d’acteurs rien moins qu’invisibles, de partenaires qui n’ont certes rien de dormant. Pour...