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Actualités - Opinion

Les maronites, la terre et l’histoire

Par Riad Fouad SAADÉ* Deux articles publiés dans L’Orient-Le Jour par des amis très proches avec lesquels j’ai milité au sein du Synode maronite ont retenu mon attention : – «L’attachement des maronites à la terre est en voie de disparition», de Fady Noun (4/9/06). – «Chrétiens du Liban, divorce avec l’histoire», de Carole Dagher (6/9/06). Fady Noun se fait le porte-parole du clergé maronite. Il y a là un rappel de souhaits adressés aux ouailles pour maintenir leur attachement à la terre, d’appels aux sacrifices pour préserver cette «composante de l’identité maronite» et – surprenant – de démarches auprès des ambassades afin qu’elles «durcissent les conditions d’octroi de visas d’émigration». Carole Dagher, experte de la belle histoire du Mont-Liban entre 1805 et 1920, compare à juste titre la période qui suivit la Grande Guerre, en 1918, avec celle que traverse le Liban à l’heure actuelle. Dans les deux cas, le monde (la SDN en 1920 et l’ONU en 2006) se penche sur le problème libanais. Carole Dagher analyse également l’évolution de la «libéralisation» progressive des diverses communautés non chrétiennes et, en attendant celle des chiites, elle convie toutes les communautés à œuvrer à la «renaissance de l’État». Elle appelle les chrétiens à jouer pleinement leur rôle et à ne pas divorcer avec l’histoire. Cependant, si les souhaits louables de Fady Noun et l’étude analytique profonde de Carole Dagher ne proposent pas de solutions, c’est que le diagnostic des causes du manque d’attachement à la terre et celui du divorce avec l’histoire sont éludés. Pourtant, et jusqu’en 1918, le clergé maronite, séculiers et moines, avait joué un rôle déterminant dans l’attachement à la terre: – N’est-ce pas, curé en tête, que des paroisses entières quittaient le Liban-Nord pour le Metn et le «Jabal», afin d’y établir des «colonies» destinées à exploiter les terres de leurs seigneurs druzes? –L’étude de l’emplacement des couvents des divers Ordres de moines montre de manière surprenante qu’ils étaient construits sur les lieux où devrait se trouver le pôle de développement de la région qu’ils couvraient. Ce faisant, le clergé maronite écrivait l’histoire, et le patriarche Élias Howayek présida en 1920 à la conception géographique et sociale du Liban moderne. Que s’est-il passé depuis que la puissance mandatairea donné aux maronites un rôle prépondérant dans le gouvernement de la jeune République libanaise? Un État a été créé, remplaçant la féodalité gouvernante sous l’Empire ottoman. Le Pacte de 1943 consacrait l’appartenance du citoyen à sa communauté religieuse et impliquait l’intervention des hiérarchies religieuses dans la vie de l’État. Les accords de Taëf, bien qu’appelant à la laïcisation, ne firent que confirmer l’appartenance communautaire des citoyens libanais, appelés à vivre la convivialité à travers leurs communautés et non à pratiquer une interaction citoyenne purement libanaise et supracommunautaire. Le rôle politique du clergé devient évident. Cependant, sa relation avec les politiciens de sa communauté diffère selon la conception culturelle, pour chaque communauté, de l’État; cette relation diffère aussi selon les structures sociales de celle-ci. Ainsi, chez les chiites et jusqu’à l’avènement de l’imam Moussa Sadr, le clergé n’avait quasiment pas de rôle politique face à la féodalité des Assaad et des Hamadé, alors qu’aujourd’hui, le clergé chiite trône souverainement. Chez les chrétiens maronites, une certaine «inimitié» se constitua progressivement entre pouvoir politique et clergé, culminant avec la quasi-coupure Camille Chamoun/Paul Méouchy en 1958. L’État fort de la période du chéhabisme maintint les distances entre Église et gouvernement. Cependant, l’affaiblissement constant de la classe politique maronite à partir des années 70 (de l’intérieur – et là j’emprunte les termes de Carole Dagher – par suite du «négativisme, de la capacité de nuisance et de l’égoïsme» des politiciens maronites, comme de l’extérieur – et là nous ne pouvons que déplorer la disparition tragique d’un grand nombre de leaders maronites de valeur), cet affaiblissement a porté le clergé maronite au-devant de la scène politique active jusqu’à y représenter la communauté de manière quasi exclusive. Si, à la fin de la guerre au Liban (1975 - 1990), les sunnites avaient leur projet à travers leur nouveau chef incontesté, Rafic Hariri ; si les chiites avaient leur projet à travers le Hezbollah, – chacune de ces communautés ayant sa vision propre et très claire de son Liban, vision accompagnée de moyens financiers énormes et d’un appareil de gestion efficace – , les maronites, tant le clergé que ce qui restait des politiciens, n’avaient tout simplement pas de projet. Par projet, nous entendons à la base une «vision» du Liban moderne, ensuite des «options sociales» correspondant à cette vision (quelle société voulons-nous bâtir?), puis des «options économiques» (quelle économie pour soutenir une telle société?), ainsi qu’un «plan-cadre» continuellement amélioré pour construire cette société et cette économie, et enfin, une «politique» pour exécuter et contrôler l’exécution des projets de ce plan. Les maronites, chefs de file des chrétiens du Liban, n’ont hélas rien de cela. Dans ces conditions, nous sommes en droit de poser la question: comment les maronites – anciens maîtres du jeu politique jusqu’à Taëf – peuvent-ils prétendre interagir avec les deux autres communautés, chiite et sunnite, sans avoir de projet, sans disposer d’une base solide et opérationnelle de négociation en vue de pouvoir enfin «fédérer» les trois projets en un seul: le projet libanais? Une autre question, bien plus grave, se pose: qui est responsable de l’absence d’un projet chrétien? En admettant l’absence de résultat chez la classe politique maronite et en constatant le rôle essentiel dévolu au clergé maronite dans la vie politique du Liban, surtout depuis 1990, nous ne pouvons que relever la différence appréciable entre l’action de ce clergé au cours de la période 1840 et 1914 et son action actuelle. À la décharge du clergé maronite, nous soulignerons un nombre impressionnant de réalisations aux niveaux de l’éducation, de la santé, de l’assistance sociale et caritative. Il y a ainsi des «success stories» qui sont à l’honneur des hommes et des équipes qui les ont créées et qui continuent à les animer, tous mus par une foi exemplaire. Mais il ne s’agit pas pour nous bien moins de ces réalisations que du projet politique chrétien totalement absent. Oui Carole, par cette démission, les chrétiens du Liban sont en instance de divorce avec l’histoire. Oui Fady, l’attachement des maronites à une terre qui n’est plus rentable en l’absence d’un plan de développement similaire à celui qu’ils avaient entre 1840 et 1914 a bel et bien disparu. D’ailleurs peut-on leur reprocher de quitter un navire dont le capitaine et l’équipage ignorent quel est le cap à suivre et comment le maintenir? Il est grand temps que les maronites, épine dorsale de cette patrie définitive pour tous ses citoyens et garants de sa spécificité dans la région, retrouvent leur caractère résolu et résistant, et cessent d’être des instantanéistes, ballottés par les courants extérieurs. C’est alors qu’ils pourront s’atteler à la tâche ardue d’établir un projet reflétant les vraies valeurs et apports que représente leur communauté au sein de l’édifice libanais et auprès des peuples du Moyen-Orient. Le clergé maronite se doit, sans plus tarder, de faire face à sa responsabilité historique, d’induire et de dynamiser la participation essentielle des laïcs. Nous pourrons alors retrouver le goût de l’attachement profond à la terre et remplir notre mission garante de la pérennité du Liban en interaction totale avec nos frères des autres communautés. Nous aurons ainsi renoué avec l’histoire et nous pourrons reconquérir notre position politique perdue. * Agronome et économiste du développement. Chargé du dossier de l’homme maronite et de la terre au Concile libanais (1989-1992), et de l’Église maronite et la terre au Synode maronite (2003-04).
Par Riad Fouad SAADÉ*

Deux articles publiés dans L’Orient-Le Jour par des amis très proches avec lesquels j’ai milité au sein du Synode maronite ont retenu mon attention :
– «L’attachement des maronites à la terre est en voie de disparition», de Fady Noun (4/9/06).
– «Chrétiens du Liban, divorce avec l’histoire», de Carole Dagher (6/9/06).
Fady Noun se fait le porte-parole du clergé maronite. Il y a là un rappel de souhaits adressés aux ouailles pour maintenir leur attachement à la terre, d’appels aux sacrifices pour préserver cette «composante de l’identité maronite» et – surprenant – de démarches auprès des ambassades afin qu’elles «durcissent les conditions d’octroi de visas d’émigration».
Carole Dagher, experte de la belle histoire du Mont-Liban entre 1805 et 1920, compare à...