Par Alia EL-SOLH
Le sang où nous avons baigné en ce mois de juillet a un boucher : Israël. Mais pour mener à bien cette boucherie, Israël avait l’aval d’un donateur généreux en armes intelligentes et en temps nécessaire par des cessez-le-feu sursitaires.
Comme par hasard, le mécène de nos ennemis se trouve être le nouveau parrain de notre république, le guide suprême bicéphale n’étant autre que les États-Unis d’Amérique.
En effet, voilà deux ans, M. Bush s’était pris d’affection pour nous. Il ne pouvait plus prononcer un discours sur le Zimbabwe ou même sur le réseau ferroviaire au Nebraska sans citer le Liban qu’il aimerait voir « libre, indépendant et surtout démocratique », il ne pouvait plus aller au lit sans nous adresser des billets doux quand survient le 12 juillet. Soudain, il a tempéré ses ardeurs, freiné ses débordements protecteurs et son verbe amoureux ; il a surtout eu le cœur d’ajourner sans cesse sa compassion pour un pays en détresse... et cela pendant trente-trois jours et trente-trois nuits avant de se permettre une cessation des hostilités, auxquels il faudrait ajouter vingt-trois autres jours jusqu’à la fin de l’embargo affameur du Liban « libre, indépendant, démocratique » et cher au cœur de M. Bush !
Trente-trois jours et trente-trois nuits meurtriers, sans se soucier de nos malheurs quand il aurait pu les alléger dès le troisième jour en limitant les dégâts.
Mais M. Bush avait déjà décollé vers d’autres cieux, loin, bien loin de nos envies ; il est devenu passeur d’armes par ponts aériens pour renflouer l’arsenal israélien made in USA et déjà bien fourni ; il est devenu casuiste, donnant l’absolution aux crimes de guerre de nos ennemis en les labellisant self-defense.
M. Bush a-t-il parlé à Dieu comme il a eu l’habitude de le faire pendant ces trente-trois jours et ces trente-trois nuits ? Mais si l’on en jugeait d’après ses performances irakiennes, on comprendrait que la destruction selon le Bush Code est l’antichambre obligée de la démocratie.
Ces morts, cette destruction généralisée et non ciblée comme prétendue, cette saignée soutenue de notre économie, cette sape systématique du Liban fédérateur de rites et d’ethnies, ces tristes exodes sur ce qui reste de nos routes, cette désolation qui a projeté notre beau Liban dans la grisaille des pays sans joie sont-ils le fait d’un Israël qui voulait simplement reprendre deux de ses soldats qui n’étaient pas les premiers à avoir été enlevés ?
Toute cette agressivité israélienne, cette permissivité américaine ne peuvent se réduire à un simple fait divers belligérant ; ce sont les prémices d’une nouvelle stratégie, d’une guerre annoncée par des médias occidentaux et des fuites diplomatiques sur des réunions à Washington en mars dernier. Américains et Israéliens ont fait cette guerre synchronique chacun pour soi avec le nouveau Moyen-Orient au centre du combat.
Les Américains veulent un Liban en déchéance afin d’en faire leur quartier général pour dépecer le Moyen-Orient actuel et se tailler un Moyen-Orient nouveau plus conforme à leurs goût et besoins : hégémonie, pétrole aisé et tranquillité assurée. Autrement dit, ils veulent réduire le Liban à un nid d’espions, un centre de tractations vénales, une villégiature pour agents fatigués. Pour cela, il n’est guère besoin de grand espace, le centre-ville qui n’a pas été détruit serait amplement suffisant. Un Kaboul sur Méditerranée !
Le reste, Israël peut l’anéantir à volonté, et c’est ce qu’il a commencé à faire en juillet. Car, si Israël est l’ennemi des Arabes en temps de guerre, il est l’ennemi du Liban en temps de guerre et de paix ; pour deux raisons, la première une pluralité libanaise vivante et viable est la réfutation du sectarisme sioniste, mais la seconde raison est plus insidieuse : Israël a toujours convoité le rôle de pays de services qu’occupait traditionnellement le Liban et qu’il reste apte à reprendre à tout moment une fois ses plaies même à moitié pansées.
Au sein d’un Moyen-Orient aux ressources et richesses énormes, le Liban et Israël n’ont d’autres richesses que leurs potentiels humains, ingénieux et créatifs. Le Liban détruit, le nouveau Moyen-Orient établi, il y aurait une place à prendre. Israël prendrait alors la place du Liban comme banquier, hôtelier, médecin, professeur, éditeur et, par voie de conséquence, maître à penser du Moyen-Orient.
Avec un tel dessein à l’horizon, était-il sage d’enlever les deux militaires israéliens ? Et si nous posions autrement la question : si telle était la haute stratégie établie, est-ce que la guerre aurait éternellement attendu dans un trou jusqu’à ce qu’un casus belli vienne l’en tirer ? Notre prudence pouvait-elle être une arme de dissuasion permanente ? Certainement pas.
Heureusement, si l’on peut décemment parler d’heur sur ce tas de malheurs, que cet incident soit arrivé pendant que notre résistance avait encore la main sur la gâchette et que cette gâchette ait pu remettre les pendules à l’heure de la fierté nationale. Les trente-trois jours et trente-trois nuits accordés à Israël pour vaincre n’ont réussi qu’à vaincre le rêve israélien, le rêve d’un avenir assuré au sein d’un Moyen-Orient ancien, car le nouveau n’aura jamais lieu. Il est mort-né en juillet au Liban-Sud, car nos combattants sont devenus un symbole de renouveau et un exemple pour tous les peuples arabes.
Nous avons payé le prix fort pour toutes ces négations. Mais c’est un avenir que nous achetons. Il arrive que je sois la fille d’un bâtisseur d’avenir et non de ponts et chaussées ; Riad el-Solh, mon père et père de la patrie, a aussi tracé l’avenir du Liban en disant : « Les matins de la liberté ne sont pas toujours riants. Ils peuvent se lever sur la place des Fêtes, mais également sur un champ de ruines. Le bonheur et le malheur n’ont pas de saison, c’est une alternance fatidique inscrite dans la vie des hommes et des nations. L’essentiel est que nous restions des hommes libres et une nation unie. »
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