À peine le canon s’est-il tu que se font entendre à grand fracas, ici et là, toutes ces rhétoriques de guerre, d’après-guerre ou seulement d’entre-deux guerres. D’un côté comme de l’autre, on revendique âprement la victoire, au terme d’un conflit qui ne fait funestement en réalité qu’un grand perdant, le Liban dévasté. Avec plus ou moins de bonheur, on s’efforce de préserver le moral des troupes ; mais c’est de morale qu’il est question aussi.
Ce dernier mot choque tout particulièrement dans la bouche d’un Ehud Olmert invoquant devant la Knesset « l’obligation morale » de poursuivre en tout lieu et en tout temps, pour les liquider, les chefs du Hezbollah : procédé éminemment terroriste dont Israël, depuis des années, ne se prive pas d’user contre les chefs du Hamas palestinien. Son sens de la morale, Israël vient de le démontrer amplement, en tout cas, en écrasant sous les bombes des femmes et des enfants, en rasant des agglomérations entières, en s’acharnant sur les hôpitaux, les ambulances et les convois humanitaires. Ce n’est pas pour avoir perpétré des crimes de guerre, mais pour avoir manqué ses objectifs que le gouvernement Olmert risque aujourd’hui de tomber sous le feu des critiques internes. Nul d’ailleurs ne se fait d’illusions sur les valeurs démocratiques dont se targue l’ennemi : démocratie pour les Juifs, État juif même pour ses propres citoyens arabes, selon une formule célèbre. Mais il y existe indéniablement une opinion publique qui, en maintes occasions, a prouvé sa puissance et son efficacité. Cette opinion a massivement soutenu l’agression contre le Liban. Au vu des résultats, la voilà qui déchante, qui exige des comptes.
Les déboires d’Olmert, Hassan Nasrallah s’en est félicité à juste titre dans son apparition télévisée de lundi. Tous les Libanais l’ont fait avec lui, dans leur conviction que ce n’était là que justice, et que le temps ne peut plus être aux boutefeux, mais aux leaders conscients de leurs responsabilités envers leurs peuples. À ces mêmes Libanais cependant, le chef du Hezbollah, se plaçant d’autorité hors d’atteinte de la moindre observation ou critique, a dénié leur droit d’interrogation, de questionnement sur le funeste enchaînement des évènements qui a conduit à l’apocalypse. Cet interdit, le chef de la Résistance l’a édicté au nom du respect dû au sang des martyrs : et c’était là une navrante maladresse de plus.
Car on peut approuver ou non le monopole des armes détenu par le Hezbollah ; on peut s’émerveiller devant son haut degré d’organisation sociale, ses colossales ressources financières, sa promptitude phénoménale à réinstaller les déplacés du Sud dans des appartements de location, tout comme on peut méditer sur cette structure paraétatique prenant de vitesse, pour ne pas dire supplantant, l’État. Mais loin de tout esprit de polémique et au sortir de la guerre comme à la veille de celle-ci, ce n’est certes pas faire insulte au sang des martyrs que de demander, comme le font dans leur grande majorité les Libanais, la fusion au sein de l’État – et au seul bénéfice de celui-ci – du formidable potentiel d’héroïsme et de maîtrise de l’art militaire démontré, tout un mois durant, sur le champ de bataille. Et si, à son tour, la démocratie libanaise est loin d’être parfaite, il est absolument vital qu’elle continue de se distinguer par cette liberté fondamentale, précieuse entre toutes, reconnue au citoyen d’exprimer son opinion. De se poser – et de poser – des questions, dans des affaires aussi graves que la paix ou la guerre : un droit qui n’a guère droit de cité dans les modèles de société existant, par exemple, en Iran ou en Syrie.
À Téhéran comme à Damas, c’est sous le signe de la confrontation ouverte et avec force discours qu’a été célébrée hier la singulière victoire du Hezbollah. Ouverte sur l’infini, sur une guerre de mille ans pour le président iranien Ahmadinejad, qui, pour faire pièce à George Bush, a prôné – vaste programme, on le voit – un Moyen-Orient débarrassé d’Israël et des États-Unis. Et ouverte plus modestement, pour la Syrie, sur une négociation de paix, comme l’a précisé de son côté le président Bachar el-Assad. Dans le climat actuel, l’accusation de collusion avec Israël portée contre le camp du 14 Mars a certes de quoi porter à l’inquiétude, même si elle ne fait après tout que rappeler le refus obstiné de Damas de toute stabilité libanaise qui ne découlerait pas de sa propre tutelle.
Comble de l’ironie cependant, il y a dans cet exposé de la démarche syrienne, dans la récupération effrénée des exploits du Hezbollah à laquelle se livre le régime baassiste, de quoi faire sourire, devant tant d’aplomb, Nasrallah lui-même. La Syrie qui flétrit la mollesse des États arabes, qui ne leur demandera jamais de se battre à sa place, qui les somme de s’écarter, de ne pas gêner la marche des résistants, tout cela est du plus bel effet. Mais ce serait bien plus crédible si la Syrie se battait pour la Syrie, au lieu de le faire par procuration. Jusqu’au dernier Libanais.
Issa GORAIEB
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