Le dilemme surcornélien du Hezbollah existe depuis longtemps ; il est aujourd’hui poussé à son paroxysme : privilégier son côté bon Dr. Jekyll et agir en faveur d’une communauté qu’il prétend vouloir protéger – et qu’il protège –, en faveur d’un pays qu’il prétend aimer – et il l’aime, à sa façon, ni plus ni moins que les autres parties libanaises –, ou débrider son Mr. Hyde, sa persitude, jouer la carte iranienne, aider Téhéran qui ne dirait absolument pas « non » à une vingtaine de jours de guerre supplémentaires afin, pense-t-il, de blinder son arsenal de négociation avant la fin du mois. Le 31 août exactement. À cette date butoir, et si l’Iran n’aura pas appliqué les dispositions de la résolution 1696, le Conseil de sécurité pourra adopter, sous l’empire de l’article 41 du chapitre VII de la Charte des Nations unies, toutes autres mesures qui pourraient être requises pour persuader Téhéran (que la communauté internationale n’a visiblement pas réussi à engager) de s’y conformer et de répondre aux exigences (de dénucléarisation) de l’AIEA.
L’Iran ne s’en est pas caché : la guerre du Liban est liée à son dossier nucléaire. Et l’Iran, depuis l’adoption de la 1701, souffle avec une maestria insensée le chaud et le froid. Son ambassadeur à l’ONU, à peine a-t-elle été votée, s’en est allé féliciter la délégation libanaise, la qualifiant de très positive. Quelques heures plus tard, arrivé d’Ankara à Sanaa, son chef de la diplomatie Manouchehr Mottaki assénait qu’elle est unilatérale et qu’elle sert plutôt les intérêts sionistes. Quelques heures plus tard, Téhéran rectifiait le tir, se contentant de voir dans cette guerre un nouvel échec pour Israël. Et d’affirmer – le poison est dans l’antidote – que le Hezb fait partie du gouvernement libanais et que l’Iran continue de soutenir les décisions prises à l’unanimité au Liban, et qu’elles doivent être respectées par tout le monde. Dernier épisode en date : Le Hezbollah ne peut pas désarmer tant que les fermes de Chebaa restent occupées. On ne peut pas être plus clair : Téhéran veut garder sur les braises le brasier libanais.
Ainsi, et en n’écartant pas le fait qu’une poursuite de la guerre a des chances de ne pas déplaire aussi à Ehud Olmert et à son gouvernement, déjà débordés à leur droite par un Netanyahu plus rapace que jamais, cette fameuse 1701, à peine née, ultraboiteuse, affiche d’emblée pratiquement tous les symptômes poliomyélitiques connus, un risque absolu de connaître le même sort que la pourtant bien charpentée 425. Parce que, pour que la guerre s’arrête, pour que l’hécatombe de Libanais s’arrête, pour que l’exode s’arrête, pour que l’agonie du Liban s’arrête, il faut que soit respectée, à la lettre, cette mauvaise et difficile 1701, qui aurait pu, selon Ghassan Salamé, être pire et insurmontable. Et pour que la résolution onusienne soit appliquée, il faut que le Hezbollah y souscrive – Hassan Nasrallah a dit oui – certes, mais, surtout, qu’il accepte, il est le seul à pouvoir le faire, de mettre en marche son mécanisme d’exécution : le désarmement – Hassan Nasrallah a totalement éludé la question dans son intervention de samedi.
Hier, le directoire du Hezb a voté : on garde nos armes. Sachant que le gouvernement n’enverra pas l’armée au Sud se faire seconder par la « Finul Plus » si le Hezbollah ne désarme pas.
Et on revient toujours, même par les chemins de traverse les plus escarpés, au cœur du problème : la confiance. Le parti de Dieu accuse la majorité au pouvoir de vouloir le désarmer alors que, selon lui, même Israël n’a pas pu le faire ; il l’accuse de vouloir montrer qu’il est perdant. Et pourtant… Ce que le Hezb ne voit pas, c’est que cette majorité, qui s’est solidarisée avec lui au maximum, bon gré mal gré, en serrant peut-être les poings à s’en blanchir les jointures parce que ce n’était pas à lui de décider de la guerre mais à l’État libanais, cette majorité s’emploie à le protéger – en lui demandant d’appliquer rien moins que l’accord de Taëf, en lui demandant de se mettre au même niveau que toutes les autres parties libanaises, en lui demandant donc de désarmer. Kofi Annan à Fouad Siniora : Votre pays a le choix ; soit tenir ses engagements, soit se voir totalement détruit.
Le Hezb estime que la majorité l’a trahi après les législatives de 2005 ; la majorité dit que le Hezb l’a trahie autour de la table de dialogue. Parfait : tout le monde est quitte, on peut recommencer, même si c’est très difficile, à essayer de se refaire confiance. Indépendamment du point de savoir si ce trophée est nécessaire et si le jeu en valait la chandelle, tout le monde reconnaît que personne dans l’espace arabo-musulman n’a réussi à tenir tête à ce point à la quatrième armée du monde. Alors, fort de cette palme, fort des acquis de la 1701 – il y en a –, fort de la certitude d’aboutir, plutôt tôt que tard, à un échange de prisonniers, fort de la promesse que Tarek Mitri refera tout à New York pour que les fermes de Chebaa reviennent au Liban, fort – et redevable – de la cohésion montrée autour de lui par un État et une population qui, pourtant, n’auraient jamais accepté cette guerre, le Hezbollah se doit de désarmer. Aujourd’hui, plutôt que demain : en donnant ses armes à la troupe, c’est à l’État que le Hezb dédiera sa victoire contre Israël.
Il peut choisir, certes, de garder ses armes au nord du Litani, ou en dehors du Liban-Sud, il peut les marchander contre un gouvernement d’union nationale (pourquoi pas, à condition de changer, d’abord, d’air et d’ère avec l’élection d’un successeur à Émile Lahoud ; pourquoi pas si l’admirable Siniora rempile au Sérail), sauf que l’heure n’est plus ni au bazars, ni aux faux-fuyants, ni aux dialogues sur d’indéterminés sexes d’anges, ni à ces mensonges doucereux, terriblement orientaux, infiniment nuisibles, que l’on se fait à soi-même ou à la communauté internationale.
Même l’unité nationale a ses limites. Sa limite : l’instinct de (sur)vie. L’heure est désormais à un message à la nation du Premier ministre. Pour que chacun assume son choix. Ses responsabilités.
Ziyad MAKHOUL
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