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Actualités - Opinion

Soyons amis de nos concitoyens

Par Percy KEMP* Le président américain Harry Truman aimait à dire que tout ce qui est nouveau dans ce monde est de l’histoire que nous choisissons d’ignorer. Alors que certains de nos dirigeants, dépassés par les événements, appellent de leurs vœux à l’internationalisation de la guerre du Liban, et qu’une frange importante de nos concitoyens, désespérant, s’accroche à l’envoi d’une force multinationale comme à une planche de salut inespérée, il serait bon de rappeler ce que nous choisissons sciemment d’oublier en matière d’internationalisation et d’accueil de troupes étrangères. Souvenons-nous. Nous avions eu la force multinationale, venue à l’automne de 1982 maintenir la paix après l’assassinat du président élu Béchir Gemayel, et nous savons ce que cela avait donné : le terrorisme, les prises d’otages, une nouvelle guerre civile et l’effondrement total de l’État libanais. Avant cela, en 1978, nous avions accueilli l’ONU et la Finul qui n’avaient pu ni sécuriser la frontière avec Israël, ni éviter les noces sanglantes de Cana, ni nous garder de la destruction qui s’abat sur nous à présent. Et avant cela, en septembre 1976, nous avions eu la Force arabe de dissuasion qui avait fini par quitter le pays la tête basse et la queue entre les jambes, nous laissant à la merci des forces syriennes et légitimant une occupation qui devait durer une trentaine d’années. Et avant cela, en 1958, nous avions assisté au débarquement de marines américains venus livrer au Liban la guerre du pacte de Bagdad contre Nasser. Et avant cela, au cours de la Première Guerre mondiale, nous avions eu les Français, qui n’étaient venus nous libérer de la domination des Ottomans que pour mieux nous imposer un mandat humiliant. À croire que les martyrs du 6 mai 1916 seraient tombés pour que vivent Paris et la francophonie. Au cours des huit dernières décennies, nous aurons donc accueilli à bras ouverts des forces françaises, américaines, anglaises, italiennes, polonaises, ukrainiennes, irlandaises, indiennes, fidjiennes, ghanéennes, soudanaises, libyennes, saoudiennes et émiriennes, sans compter les armées syrienne, palestinienne et israélienne, venues chez nous sans y être invitées. À ce propos, on me souffle d’ailleurs qu’il ne faudrait pas oublier le contingent chinois servant théoriquement dans le cadre de la Finul au Liban-Sud, et j’en viens en outre à me demander si les Gardes suisses du Vatican n’auraient pas des fois fait aussi le déplacement. Et tout cela pourquoi ? Aucune de ces armées, aucune de ces organisations internationales n’a pu nous aider. Certains, comme les Italiens et les Émiriens, étaient venus chez nous se donner bonne conscience ; d’autres, comme les Américains, les Syriens ou les Israéliens, pour livrer leurs propres guerres sur notre territoire. Et nous voudrions nous en remettre à nouveau à la « communauté » internationale et à nos « frères » arabes ? Nous voudrions remettre cela ? Encore une fois ? Sommes-nous vraiment sérieux en appelant aujourd’hui de nos vœux le déploiement sur notre territoire de contingents européens, ou de forces de l’OTAN, qui ne feront, finalement, que transformer le Liban en un nouveau champ de bataille dans la guerre que se livrent actuellement l’axe du mal et ce que, faute d’un meilleur terme, je qualifierai d’axe du pire, dans la mesure où il pratique la politique du pire. Je dis non, mille fois non. Il est grand temps pour nous de cesser, tels des gamins, de nous en remettre à des étrangers qui sont, tout compte fait, encore plus enfantins que nous, comme il est temps d’arrêter de nous identifier à tel ou tel axe international ou projet géopolitique, et d’assumer pleinement notre citoyenneté et notre libanité. On raconte à ce propos qu’un Grec, qui voulait montrer sa sympathie pour Sparte, déclarait que ses concitoyens le surnommaient « ami des Spartiates ». À quoi un Spartiate lui rétorqua : « Ce qui serait beau, étranger, ce serait qu’on t’appelle “ami de tes concitoyens !” » Cessons donc d’être les amis des Américains, des Syriens, des Iraniens, des Français, des Israéliens, pour devenir, vraiment, amis de nos concitoyens. Cessons de nous enorgueillir d’être des partisans de la démocratie, ou de l’Occident, ou de l’islam, ou de la cause palestinienne, ou de Qom, ou du Vatican, et soyons fiers de notre appartenance au Liban. Dans cette perspective, il nous faudrait impérativement reconnaître que la lutte sanglante que nous menons aujourd’hui n’est que la continuation, sous d’autres formes, de celle que nous avions engagée l’an dernier et qui s’était soldée par le retrait des troupes syriennes du territoire libanais. Nous devons reconnaître ce fait et l’assumer. Le combat que la Résistance mène à présent contre Israël n’est que le pendant de celui mené l’an passé par les partisans de la révolution du Cèdre contre l’occupation syrienne. Tout comme la révolution du Cèdre avait libéré l’an passé le Liban des Syriens, de même la Résistance rejette aujourd’hui le diktat américain et prouve à Israël que ses incursions au Liban ne seront plus jamais une promenade de santé. Quoi que puissent en penser certains ténors des forces du 14 Mars, le Hezbollah achève aujourd’hui le travail commencé par les jeunes qui avaient fait la révolution du Cèdre, et l’enjeu de la partie est rien de moins que l’indépendance de la décision libanaise face à tous les gauleiters syriens, généraux israéliens, mollahs iraniens et plénipotentiaires américains. Je dirais même plus : si le Hezbollah devait aujourd’hui échouer face à Israël, ce sont les acquis mêmes de la révolution du Cèdre qui seraient remis en cause, et nous n’aurons secoué le joug syrien que pour nous livrer pieds et poings liés aux appétits israéliens et aux apprentis sorciers américains pour qui, tout démocrates, occidentalisés et libéraux que nous soyons, nous ne sommes, en fin de compte, que des sous-hommes. Disons donc non à l’internationalisation et à l’arrivée chez nous de troupes étrangères, qu’elles soient arabes, européennes ou atlantistes. Seule notre armée devrait être habilitée à se déployer sur le territoire national et le long de nos frontières, et notre armée sera ce que chacun de nous décidera qu’elle sera : elle aura le pouvoir et la légitimité que nous accepterons de lui confier et de lui déléguer. Manifestons donc notre foi en l’armée en exigeant de nos députés qu’ils se réunissent sur-le-champ, comme en 1958, afin d’élire un nouveau président : un homme issu de l’armée et qui commanderait le respect de ses hommes ; un homme qui, ayant permis à la révolution du Cèdre de se dérouler sans violence tout en accordant ses droits à la Résistance, aurait réussi à gagner tant la confiance des forces du 14 Mars que celle du Hezbollah ; un président à qui mandat serait donné par tous afin de former un gouvernement d’union nationale, déployer l’armée aux frontières et appliquer les clauses de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU dans le cadre du retrait de toutes les forces étrangères de chaque parcelle du territoire national, aussi infime soit-elle, et du retour dans leur patrie des Libanais détenus tant en Israël qu’en Syrie. En un mot, prouvons par notre détermination à la secrétaire d’État américaine qu’elle a tort de penser que les souffrances qui nous sont aujourd’hui infligées sont celles d’un hypothétique et utopique nouveau Moyen-Orient. Prouvons-lui par nos actes que ces souffrances-là annoncent la naissance d’un Liban enfin indépendant : un Liban où chaque citoyen serait, avant tout et surtout, l’ami de ses propres concitoyens. * Écrivain. Dernier ouvrage paru, Et le coucou, dans l’arbre, se rit de l’époux (Albin Michel, 2005).
Par Percy KEMP*

Le président américain Harry Truman aimait à dire que tout ce qui est nouveau dans ce monde est de l’histoire que nous choisissons d’ignorer. Alors que certains de nos dirigeants, dépassés par les événements, appellent de leurs vœux à l’internationalisation de la guerre du Liban, et qu’une frange importante de nos concitoyens, désespérant, s’accroche à l’envoi d’une force multinationale comme à une planche de salut inespérée, il serait bon de rappeler ce que nous choisissons sciemment d’oublier en matière d’internationalisation et d’accueil de troupes étrangères.
Souvenons-nous. Nous avions eu la force multinationale, venue à l’automne de 1982 maintenir la paix après l’assassinat du président élu Béchir Gemayel, et nous savons ce que cela avait donné : le terrorisme,...