C’est bête à en pleurer, encore qu’en ces temps d’infortune, un sourire – même amer – n’est pas à dédaigner. Chypre, rapporte l’Agence France-Presse, se sent abandonnée par la communauté internationale. Abandonnée, et pourquoi donc ? Parce que depuis lundi, des dizaines de milliers de personnes évacuées à la hâte du Liban transitent par le port et l’aéroport de Larnaca ; que l’île est déjà envahie de touristes avides de mer et de soleil ; qu’hôtels et restaurants sont bondés et que tout cela finit par faire désordre ; parce qu’il faut de surcroît rapatrier de nombreux Asiatiques qui n’ont pas de quoi payer un billet d’avion ; et qu’enfin, l’Union européenne n’a pas encore proposé de prendre à sa charge au moins une partie de l’écrasant fardeau.
Ce n’est pas pour faire de la concurrence aux braves et généreux voisins chypriotes, mais de nombreux Libanais ne peuvent s’empêcher d’éprouver eux aussi ce même sentiment d’abandon, au spectacle de la noria de bateaux chargés de ressortissants étrangers fuyant à toute vapeur le brasier. Scènes trop souvent vues et revues et qui, sans cesse, viennent rappeler (car on n’avait rien de plus pressé que de l’oublier) de quels terribles dangers se pare l’illusoire paradis libanais ; scènes de désorganisation, voire de débâcle, de bousculades sur les quais, de marmailles hurlantes, de longues attentes sous un soleil plus chaud encore que celui, dispensateur de dollars, de Chypre ; naturel et somme toute légitime affolement des chancelleries face au déferlement de démence. Et puis, une fois le dernier bateau parti, l’angoissante certitude, parmi tous ceux qui restent, que la relative accalmie n’a tout simplement plus de raison d’être. Que la place est libre désormais pour de nouvelles débauches de violence.
Le plus tragiquement extraordinaire cependant, c’est que ces sombres perspectives, nul sur cette vaste Terre ne fait seulement mine de chercher à les dissiper. La guerre va durer longtemps, avertit ainsi l’ennemi israélien qui s’apprête à monter à l’assaut du réseau de galeries souterraines dont disposerait le Hezbollah dans la région frontalière. Ce n’est encore que le début, renchérit Hassan Nasrallah, qui affirme conserver un arsenal largement intact, et qui se refuse à libérer les deux soldats israéliens qu’il détient autrement que dans le cadre d’un troc. Pour l’unique superpuissance américaine qui a jeté tout son poids aux côtés d’Israël, il n’y a guère d’urgence, en tout cas, pour un cessez-le-feu. La raison officielle, déclinée hier encore par Condoleezza Rice, en est qu’un arrêt des affrontements ne servirait à rien s’il ne faisait que rétablir le statu quo alors qu’il faut, au contraire, créer les conditions d’une stabilité durable en s’attaquant à la racine du problème : à savoir le soutien de l’Iran et de la Syrie au Hezbollah. En clair, Washington continue d’accorder du temps et une large liberté d’action à Ehud Olmert : assez pour ramollir sensiblement, à défaut de l’annihiler, le Hezbollah ; et pas assez cependant, délicate attention, pour provoquer l’effondrement du Liban tout entier et celui du gouvernement Siniora.
C’est pour cette raison surtout que les États-Unis ont réservé un accueil des plus tièdes au plan présenté jeudi par le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan qui, tout en recommandant absolument, lui aussi, un traitement en profondeur de la crise actuelle, répondait malencontreusement au vœu le plus pressant du Liban : à savoir un arrêt immédiat de l’œuvre de mort et de destruction également réclamé par la France et plusieurs autres pays européens. Dès lors, et en lieu et place de l’ONU (mais avec tout de même la participation de celle-ci), c’est un vaste groupe de contact arabo-international sur le Liban qui se réunira mercredi prochain à Rome. Absents car indésirables : ces mêmes Iraniens et Syriens avec lesquels, pourtant, il faudra sans doute prendre langue, une fois que la cuisine du diable aura atteint son point de cuisson.
Dans l’intervalle, ils auront tenu promesse, ceux qui menaçaient de casser le Liban s’ils venaient à en être chassés. Ce qu’on ne pouvait soupçonner, c’est que même leur ennemi les y aiderait objectivement...
Issa GORAIEB
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