Le problème posé par le découpage des circonscriptions est dû à trois facteurs :
– D’abord, l’inexistence d’un système de partis nationaux. Système permettant à l’électeur, dans d’autres démocraties, d’opter pour une liste (ou pour le panachage) loin de toute considération confessionnelle, personnelle ou régionale. C’était un peu le cas, en y ajoutant les spécificités locales et de puissants leaderships isolés, du temps du grand dualisme Bloc national-Destour. Ces formations englobaient des partisans de toutes confessions et presque de toutes régions. Leur rivalité était politique et non confessionnelle. Celui qui emportait les élections prenait tout le pouvoir, présidence de la République en tête.
– Ensuite, l’évolution démographique. La majorité est passée, depuis 1943, aux musulmans. Comme nombre de régions sont à population mélangée, la partie qui y est plus nombreuse domine l’autre. Dans la Békaa, au Sud, au Nord (où c’est plus équilibré quand même), à Beyrouth, les députés chrétiens sont globalement redevables de leur élection à l’électorat musulman. Reste le Mont-Liban, où l’on voit les députés chrétiens, sauf dans quelques points, élus par leurs coreligionnaires.
Du fait du différentiel démographique, l’adoption du mohafazat revient à soumettre en pratique la députation chrétienne à la volonté musulmane. La partie chrétienne perd ses porte-voix, empêchés d’exprimer ses opinions propres, même dans les questions cruciales. Car ces soi-disant représentants se trouvent obligés de suivre docilement un chef de file musulman. Et quand ils divergent, ils sont évincés au scrutin suivant. Donc, la parité égale n’existe que sur le papier.
– La loi électorale n’est pas débattue sur des bases techniques, mais à partir d’intérêts, politiques ou autres, déterminés. Le découpage des circonscriptions fait que, grosso modo, les élus sont connus d’avance, en fonction des alliances entre forts.
Retour au problème démographique. Beaucoup en réduisent la portée. En affirmant qu’au titre de la coexistence, principe fondamental, la balance reste équilibrée nonobstant le facteur du nombre. Mais dans la réalité, répétons-le, il n’en est rien. Et les lois de la physique élémentaire finissent par primer, sur le terrain.
Dès lors, tout découpage adoptant la grande circonscription (ou même, dans beaucoup de cas, la petite) revient à ce que la majorité communautaire domine et s’impose à autrui, le privant en pratique de son droit de représentation. On entend ainsi le patriarche Sfeir signaler la plainte commune que, dans une zone, 50 000 électeurs d’une couleur sont étouffés par 150 000 d’une autre couleur. Il ajoute que le découpage, comme dans bien d’autres pays, doit permettre aux électeurs de connaître vraiment les candidats se présentant à leur choix. Ce qui n’est évidemment pas le cas au Liban, surtout pas à l’ombre du mohafazat. Seule la circonscription uninominale permet de résoudre ce dilemme.
Et seul un système de partis nationaux, aconfessionnels, permet de régler le grand problème de la disparité démographique. Un moindre mal serait d’adopter la petite circonscription, pour une représentation de proximité. Critère qui est seul valable. Car il s’est confirmé, à travers les divers modes de scrutin retenus depuis Taëf, que l’union, le brassage, la saine coexistence, ne sont pas réalisés mais trahis, à travers la grande circonscription. Du fait des frustrations et de l’exacerbation conséquente du sentiment confessionnel.
Le président de la Ligue maronite, l’ancien ministre Michel Eddé, souligne que la traduction de l’esprit comme du texte de la Constitution et de Taëf impose d’adopter un découpage administratif assurant l’équilibre, autant que faire se peut. Les différences ne devant pas produire la domination abusive d’une majorité dans les régions à population mélangée.
Émile KHOURY
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