Par Carole H. Dagher
Pendant près d’une semaine, j’ai voulu résister. Résister à ce déterminisme sanglant qui nous transforme régulièrement en orateurs funèbres, prenant la plume pour pleurer le héros qui tombe ou crier notre révolte. Résister à ce déterminisme congénital d’un peuple que seul le drame rassemble, qui semble ne devoir s’unir que pour les funérailles de ses martyrs. Sauf en ce jour lumineux du 14 mars…
J’ai voulu résister mais, au bout du compte, écrire est la seule façon de rendre hommage à Gebran Tuéni et de demeurer fidèle à cet idéal qu’il a incarné jusqu’au bout.
Mais écrire est aussi une démarche ambiguë : écrivons-nous pour dépasser le choc en rendant hommage à l’un des nôtres, à l’un des plus courageux d’entre nous ? Écrivons-nous pour soulager nos consciences chargées de beaucoup de reculades et de silences face aux hommes à gages d’un totalitarisme qui persiste à vouloir asservir notre pays depuis des décennies ?
Depuis ce jour fatidique où Gebran Tuéni est tombé, je me pose des questions en tant que journaliste et écrivain, des questions que j’aimerais poser aussi à mes collègues libanais pour m’aider à savoir.
La mort de ce grand patriote et journaliste nous interpelle dans notre âme et conscience de Libanais et de journalistes. Composer des élégies, monter des clips télévisés, quelque émouvants et mobilisateurs qu’ils soient, multiplier les émissions spéciales, crier notre détermination à poursuivre le chemin ne donnent pas la réponse au questionnement qui est au cœur de notre profession.
Journaliste de combat, Gebran Tuéni se savait menacé, il a néanmoins été jusqu’au bout de son engagement et de ce combat qu’il a mené au nom de la majorité des Libanais. À ses yeux, cela valait la peine de risquer sa vie pour la cause à laquelle il croyait. À l’âge où beaucoup choisissent de s’assagir et de passer le relais aux générations nouvelles, estimant avoir suffisamment « donné », Gebran n’a rien perdu de l’impétuosité de ses jeunes années, s’imposant de la sorte en modèle pour la jeunesse libanaise.
Qu’avons-nous appris, qu’apprendrons-nous, journalistes, de son sacrifice, de sa témérité ?
À nous demander peut-être jusqu’où doit pouvoir aller un journaliste engagé, surtout lorsqu’il s’agit de défendre la liberté et la vérité ?
Chaque jour, à chaque instant dans l’exercice de leur métier, les journalistes libanais sont confrontés à l’inévitable, l’implacable question : « Jusqu’où suis-je capable d’aller ? Quelles sont mes limites ? Est-ce que ça vaut la peine de… ? »
Notre moment de vérité avec nous-mêmes se multiplie depuis que la vague d’assassinats sévit dans notre pays.
Oui, jusqu’où ? Qui nous donnerait, d’où nous viendrait le courage ? Qu’est-ce qui vaut la peine de « mourir pour » ?
Nul n’ignore que Gebran Tuéni a été déçu, blessé, lors des élections législatives et après, par certains dont il fut idéologiquement proche dans un passé récent. Sa fougue ne s’est pas affadie pour autant ; à aucun moment il ne fut un homme blasé. Est-ce parce que c’est lui ? Parce que son tempérament lui interdisait la tiédeur dans l’engagement et le renoncement dans la déception ?
Jusqu’où sommes-nous disposés à nous battre, même les jours de déception ?
Témoins de notre temps ou faiseurs d’opinion, pouvons-nous décemment continuer à nous dire « journalistes » le jour où « nous n’y croyons plus », et Dieu sait si ces jours existent ?
Depuis la mort héroïque de Gebran Tuéni, j’ai une certitude intellectuelle : notre métier de journaliste n’a pas de sens si nous ne sommes pas prêts à être éventuellement candidats au martyre pour la dignité de l’homme et la liberté, toutes les libertés, celles de dire, d’écrire, de penser, de vivre debout dans un pays libre. Aller jusqu’au bout de ce que l’on croit. Être des kamikazes de la liberté d’opinion, comme le fut Gebran.
En aurais-je moi-même le courage ? Là, ma certitude s’efface et disparaît : je n’en sais rien.
Cette question-là, je pense, est notre question de vérité à tous, et elle se pose tous les jours, à chaque instant où nous prenons notre plume ou la parole pour nous exprimer…
C’est là le grand défi que nous ont lancé les ennemis de notre fragile et néanmoins résiliente démocratie. La réponse réside au fond de chacun de nous et il n’est pas sûr que nous la connaissons d’avance.
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