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Actualités - Opinion

La liberté d’expression sur la sellette

Par Ralf Dahrendorf Il n’y a pas si longtemps, on se réjouissait que le monde libre et ses valeurs aient prévalu à l’issue de la guerre froide. Lorsque l’empire communiste s’est effondré, certains ont même affirmé que la victoire de la liberté et de la démocratie impliquait la « fin de l’histoire ». Mais l’histoire n’a jamais tiré sa révérence, au mieux elle s’est accordé un entracte d’une dizaine d’années. La reprise a été annoncée par l’attentat terroriste aux États-Unis en septembre 2001. Et là, l’intrigue s’est épaissie. Au lieu de se réjouir de l’ordre libéral, ceux d’entre nous qui ont le plaisir de vivre dans son sein ont dû lutter pour conserver sa force et son intégrité. Depuis le 11 septembre, de plus en plus de libertés sont restreintes au nom de la défense de la liberté. Les nouvelles conditions d’obtention de visa et d’autres obstacles aux voyages, les données toujours plus personnelles collectées par les gouvernements et la présence, à la fois bénigne et intrusive, de caméras vidéo partout, nous font plus penser au Big Brother de George Orwell qu’à De la liberté de John Stuart Mill. La Grande-Bretagne n’est pas le seul pays où les anciens droits de l’habeas corpus, de l’inviolabilité de la personne, vont être restreints par de nouvelles législations qui, par exemple, étendent la durée autorisée de la garde-à-vue. Aujourd’hui, même le droit fondamental d’un ordre libéral, la liberté de parole, est soumis à pressions. Certaines restrictions sont des héritages du passé faciles à comprendre, mais elles n’en doivent pas moins être réexaminées. En Autriche, l’historien David Irving a été arrêté récemment pour avoir nié l’existence de l’Holocauste. Et dans la bibliothèque de la prison, Irving a trouvé deux de ses propres ouvrages, ceux-là mêmes qui avaient mené à son arrestation ! À Berlin, la profanation possible du Mémorial à l’Holocauste donne lieu à de grandes inquiétudes, bien que son auteur, l’architecte américain Peter Eisenmann, considère avec distance ce qui est dit et fait de sa création. D’autres restrictions de la liberté d’expression ont des déclencheurs plus récents. Aux Pays-Bas, le choc causé par le meurtre du cinéaste Theo van Gogh a imprimé une marque profonde et débouché sur des demandes de législation à l’encontre des incitations à la haine. En Grande-Bretagne, les propositions de loi concernant l’incitation à la haine religieuse et le terrorisme ont provoqué des débats pleins d’émotion au Parlement et fait naître des doutes quant aux références libérales du gouvernement de Tony Blair. De telles demandes de restriction de la liberté d’expression peuvent-elles jamais être légitimes ? Par principe, la première réponse doit sans doute être non. Toutes les libertés peuvent être malmenées par la liberté des ennemis, mais dans le cas de la parole, le risque posé par la restriction de la liberté est sûrement plus grand. En outre, les bénéfices retirés en tolérant la liberté d’expression l’emportent sur les dégâts que cause son entrave. En effet, le prix Nobel et économiste Amartya Sen a démontré que la liberté de parole aide même à atténuer des catastrophes apparemment naturelles comme les famines, car elle révèle la manière dont quelques nantis exploitent les nombreux défavorisés. Comme nous le rappelle l’organisation de surveillance Transparency International, une corruption mise à jour est souvent une corruption évitée. Ces conséquences pratiques sont au-dessus et vont au-delà de l’effet libérateur de permettre au « marché des idées » plutôt qu’aux autorités de l’État de juger les points de vue exprimés par les gens. N’y a-t-il vraiment aucune exception à cette règle ? L’exemple classique qui vient à l’esprit est celui de l’homme qui crie « au feu ! » dans un théâtre bondé. Des gens peuvent être blessés, voire tués dans la panique qui en résulte. De nos jours, c’est l’incitation qui nous inquiète, l’utilisation de la liberté d’expression pour provoquer la violence. J’ignore le nombre de dirigeants islamiques prêchant le meurtre et la destruction dans les mosquées et aidant au recrutement de kamikazes parmi leurs ouailles, mais même si ce n’est qu’une poignée, ils posent une question à laquelle il faut répondre. Cette réponse doit être donnée avec prudence. Si l’on veut que des sociétés libres fleurissent, les frontières de la liberté d’expression devraient toujours être étendues plutôt que restreintes. De mon point de vue, il ne faut pas interdire le déni de l’Holocauste, contrairement à l’incitation au meurtre de tous les juifs ou de quelques-uns. De la même manière, les attaques contre l’Occident dans les mosquées, si abjectes soient-elles, ne devraient pas être interdites, alors que les encouragements à rejoindre les escadrons de kamikazes, si. Et que penser de l’éloge des « martyrs » morts en tuant d’autres personnes ? La limite entre incitation implicite et explicite n’est pas facile à tracer, mais ici encore, elle devrait être plus large qu’étroite. La liberté d’expression est immensément précieuse, ainsi que la dignité et l’intégrité des êtres humains. Les deux nécessitent des citoyens alertes et actifs qui s’attaquent à ce qu’ils n’aiment pas plutôt que de demander à l’État de le réprimer. L’incitation directe à la violence doit être considérée, et c’est normal, comme un abus inacceptable de la liberté d’expression ; mais beaucoup de ce qui déplaît au sujet de David Irving et des prédicateurs de haine n’appartient pas à cette catégorie. Leurs élucubrations doivent être contredites avec des mots, pas avec la police et la prison. Ralf Dahrendorf, auteur de nombreux ouvrages reconnus, ancien commissaire européen pour l’Allemagne, ancien directeur de la London School of Economics et ancien directeur du St. Antony’s College d’Oxford, est membre de la Chambre des Lords britannique. © Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2005. -Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot
Par Ralf Dahrendorf

Il n’y a pas si longtemps, on se réjouissait que le monde libre et ses valeurs aient prévalu à l’issue de la guerre froide. Lorsque l’empire communiste s’est effondré, certains ont même affirmé que la victoire de la liberté et de la démocratie impliquait la « fin de l’histoire ».
Mais l’histoire n’a jamais tiré sa révérence, au mieux elle s’est accordé un entracte d’une dizaine d’années. La reprise a été annoncée par l’attentat terroriste aux États-Unis en septembre 2001. Et là, l’intrigue s’est épaissie. Au lieu de se réjouir de l’ordre libéral, ceux d’entre nous qui ont le plaisir de vivre dans son sein ont dû lutter pour conserver sa force et son intégrité.
Depuis le 11 septembre, de plus en plus de libertés sont restreintes au nom de la défense de la...