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Le battement d’ailes du papillon

« On tire sur une idée, et l’on abat un homme. » Nadia Tuéni En l’immolant sur l’autel crasseux de leurs rancœurs, de leurs vengeances et de leurs rêves fous de revenir par là où on les a sortis, les gnomes de l’ombre n’avaient pas imaginé une seule seconde qu’en mourant, Gebran Tuéni allait allumer des dizaines d’interrupteurs. Qu’en mourant, il allait aider des centaines de milliers de paires d’yeux à s’ouvrir. Qu’en mourant, il allait accélérer l’avènement de moments magiques ; une révélation par ci, une transformation par là, un tremplin ailleurs… En mourant, en se sacrifiant plutôt (mais pourquoi, pourquoi a-t-il quitté Paris la douce, pourquoi est-il revenu à la cannibale Beyrouth ?), Gebran Tuéni a d’abord permis à la majorité parlementaire de défaire les bâillons et les menottes, de dynamiter cet ersatz de syndrome de Stockholm dans lequel le Hezbollah et Amal, sous impulsion ou objurgations syriennes, l’avait enferrée. Sa mort a fait en sorte que l’abcès a été enfin crevé. La mort de l’amoureux (du Liban) a permis à la majorité au pouvoir de se révéler à elle-même, aux Libanais, au monde ; elle lui a permis de prendre conscience de son identité, d’agir, donc, en tant que majorité. Une majorité heureusement sage, déterminée à ne pas se laisser enivrer par son arme, son pouvoir, son privilège, une majorité éminemment soucieuse de préserver l’entière intégrité du tissu libanais, serait-ce contre la volonté de ceux qui veulent s’exclure eux-mêmes, s’extraire du tissu. En principe, les ministres chiites reviendront se glisser aux côtés de leurs collègues dès la prochaine séance, maintenant que les apparences sont sauves, maintenant que la décision de faire appel à l’international a été prise sans qu’ils n’y participent. Surtout qu’ils les aiment bien leurs ministères, les Cinq mousquetaires : les AE, la Santé, le Travail, l’Énergie, l’Agriculture ne se refusent pas… Sans compter, paraît-il, qu’ils se seraient bien vus, Nabih Berry, Hassan Nasrallah et leurs ministres, accepter la légitime et ultranécessaire proposition de la majorité sans jouer les divas de prisunic. Sauf qu’il y a la Syrie, qui éperonne, qui aiguillonne, qui gigote, qui menace, qui presse, qui supplie, qui manipule, qui flatte, etc. Et que ni Hassan Nasrallah ni Nabih Berry ne semblent avoir compris qu’ils sont en train de rater une occasion en or de s’émanciper, de ne plus être soi-disant redevables, de ne plus être psychologiquement dépendants. Deux hommes qui ne semblent pas avoir vu, ou qui ne veulent pas voir, l’unique obsession de la famille Assad : dynamiter l’unité nationale libanaise. Si la Syrie décide qu’elle ne veut pas que les ministres chiites regagnent le gouvernement, que se passera-t-il ? En mourant, en partant, grand seigneur, Gebran Tuéni a démasqué le slogan d’unité nationale brandi en veux-tu en voilà du Hezbollah ; il a braqué la crudité des projecteurs sur le vide galactique de ce slogan, il a révélé la supercherie, montré que le Hezb dit une chose et fait son contraire. En mourant, l’amoureux (des Libanais) a ressuscité sans le savoir une image choc : lui, devant les foules sentimentales et métalliques à la fois du 14 mars ; lui, leur faisant réciter quelque chose qui ressemblait à une somptueuse prière laïque et républicaine, un mélange de Bible et de Coran. Ils en avaient rêvé, peut-être, lui l’a fait : il leur a (re) donné confiance, à travers lui, en la jeunesse. En eux, donc. En mourant, Gebran Tuéni n’a pas oublié de faire ce qu’il sait faire tellement bien : mettre le doigt sur la plaie. Là où ça fait mal, là où il faut réparer. En mourant, l’amoureux (de l’image du Liban) a fait comprendre à ses partenaires de la majorité plurielle l’urgence absolue d’un Taëf sécuritaire qui se déclinera en trois volets, pas nécessairement dans cet ordre chronologique. Un : une épuration, d’une rafle à l’envers, salutaire, que veuillent ou non Émile Lahoud ou Hassan Nasrallah : celle des reliquats du système policier libano-syrien d’avant, celle de tous ces naturalisés, de ces devenus-libanais par les bons soins, entre autres, du locataire de Baabda, et qui continuent de travailler, corps et âme, pour Damas. Deux : des enquêtes et des tribunaux internationaux. Trois, et c’est là le plus important : d’une protection internationale, et tant pis si des âmes chagrines vont hurler à la tutelle. Les Libanais vont mourir à force de regarder les hommes tomber. En mourant, Gebran Tuéni a donné l’occasion à Fouad Siniora de prouver, une nouvelle mais éclatante fois, ses aptitudes à devenir un jour un immense homme d’État. En mourant, Gebran Tuéni a montré que Michel Aoun est loin encore d’avoir compris de quoi le Liban a réellement besoin, ici et maintenant. Et last but not least, la mort de Gebran Tuéni a fini de prouver à quel point Émile Lahoud n’a rien à faire là où il est : à la tête de l’État. Fabuleux, somptueux, les cadeaux de départ de l’amoureux. Mais trop humain, (mal) heureusement, l’amoureux ne savait pas tout. Il ne savait pas, par exemple, que ses cadeaux d’avant le 12/12/05, bien moins ostentatoires, étaient infiniment plus précieux. Ziyad MAKHOUL
« On tire sur une idée, et l’on abat un homme. »
Nadia Tuéni

En l’immolant sur l’autel crasseux de leurs rancœurs, de leurs vengeances et de leurs rêves fous de revenir par là où on les a sortis, les gnomes de l’ombre n’avaient pas imaginé une seule seconde qu’en mourant, Gebran Tuéni allait allumer des dizaines d’interrupteurs. Qu’en mourant, il allait aider des centaines de milliers de paires d’yeux à s’ouvrir. Qu’en mourant, il allait accélérer l’avènement de moments magiques ; une révélation par ci, une transformation par là, un tremplin ailleurs…
En mourant, en se sacrifiant plutôt (mais pourquoi, pourquoi a-t-il quitté Paris la douce, pourquoi est-il revenu à la cannibale Beyrouth ?), Gebran Tuéni a d’abord permis à la majorité parlementaire de défaire les bâillons et les...