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EN DENTS DE SCIE Les soudaines vertus du cercle

Trente-sixième semaine de 2005 (J+209 : on dit que le rapport Mehlis contient déjà de quoi provoquer un séisme d’une formidable ampleur…) La résultante, les conséquences du sacrifice expiatoire du martyr Hariri et de l’arrivée à Beyrouth de l’écrasant Mehlis dépasseront certes très vite le nécessaire mais simple cadre juridique pour éclabousser de partout et s’attaquer du dedans au politique. L’absolue et ricanante ironie du sort commence donc à laisser entrevoir les contours encore brumeux d’une réalité nouvelle : le rapport Mehlis, qui sera en principe publié vers la fin octobre, pourrait reléguer, de facto, ce Grand Moyen-Orient made in Washington au second plan ; de concrétiser ce projet d’une manière beaucoup plus soft. Le rapport Mehlis pourrait donc servir de mètre-étalon pour repenser, redéfinir la façon de faire des États d’une région plus ou moins polytraumatisée depuis ce 9/11 proche-oriental qu’a été le 14 février 2005. Il pourrait devenir ce salutaire épouvantail dont cette région du monde a définitivement besoin ; ce post-it incrusté à vie, comme un aiguillon, dans la tête des dirigeants arabes pour leur rappeler la sacralité de la démocratie. Tout aussi primordiale que la future diffusion de ce rapport – sinon plus – : sa préparation. Comme le 14 février, comme le 14 mars, comme le 26 avril, quelque chose qui ressemble à une minibombe nucléaire a fait chavirer d’espoir(s), le 30 août, chaque Libanais qui regarde depuis des siècles son pays s’embourber et dégénérer chaque jour un peu plus dans une fange recyclable à souhait. L’arrestation des quatre généraux, hier fausses icônes, aujourd’hui vrais parias, puis leur emprisonnement ; leur déchéance après leur grandeur, leur immense grandeur ; leur nudité après tous les ors du monde ; leur définitif isolement après leurs infinis abus, tout cela a fait voler en éclats, en cinq cents millions de morceaux, la règle d’or qui régissait le quotidien du Liban depuis des décennies : l’ intouchabilité. Anéantir en plein cœur cette insensée constante libanaise (à laquelle ferait mieux de réfléchir Émile Lahoud au lieu de rabâcher ad libidum, apparemment sans se fatiguer mais en ne leurrant plus personne, sa très ennuyeuse liste des « sacro-saintes constantes que le Liban doit défendre… »), stériliser pour toujours le terreau sur lequel prospérait cette intouchabilité équivaut concrètement à poser la pierre première, sans laquelle aucune (re)construction n’est possible, d’un nouvel État, un État de droit, de loi, un État de justice et de démocratie. La commission Mehlis, armée jusqu’aux dents des glaives de cette justice, a brisé le sceau imposé depuis des années par le tuteur syrien et son pupille-complice libanais, inversé la malédiction génétique dans ce coin de planète. C’est-à-dire cette intouchabilité par les grâces de laquelle les plus puissants ont poussé leur ultrapervers cabotinage jusqu’à s’autoriser à intenter d’ahurissants procès contre eux-mêmes ; ce « je suis intouchable » que continuent de marteler à qui veut les entendre, avec la plus grande conviction, d’autres plus ou moins puissants – en liberté, ceux-là. La commission Mehlis a réussi un pari fou, à savoir la mise à feu de la plus fondamentale des opérations de sauvetage : le changement de mentalités. Cette prise de conscience sauvage, brutale, presque mystique et éminemment nécessaire par les Libanais de l’existence de la justice ressemble comme deux gouttes d’eau à une révélation divine, certes, mais également terrestre ; une sorte de Je crois en la loi donc je suis cartésien en diable et férocement salvateur. Sauf que pour ancrer une foi, une croyance, pour la blinder, encore faut-il lui assurer du concret, de quoi se nourrir, s’autoregénérer. Encore faut-il donc que la justice libanaise, à laquelle la commission Mehlis vient d’administrer une saisissante leçon de know how, réussisse à ne pas rater le train. Charles Rizk, le (très lahoudien) ministre de la Justice, est ainsi tenu, dans les plus brefs délais et quelle que soit la durée de vie du cabinet Siniora, de poser un acte fort, d’adopter des mesures chocs à même, à la fois, d’immuniser l’appareil judiciaire, de le rompre à la lutte contre l’intouchabilité et de provoquer par là l’indiscutable respect des citoyens justiciables. C’est, d’ailleurs, la responsabilité du gouvernement libanais dans son ensemble. Et aussi celui de l’opposition, emmenée par un Michel Aoun qui convaincrait mille fois plus l’ensemble de ses compatriotes de la nécessité, une fois clos le dossier des assassinats, de multiplier les audits financiers s’il cessait de se prendre pour un Tribunal pénal international à lui tout seul. Reste à savoir si cette métamorphose des mentalités balaiera sur son passage la propension libanaise à s’asseoir et attendre les ordres, par téléphone ou par fax, et cette habitude, très libanaise aussi, de laisser aux autres le soin de faire le travail (le bon comme le mauvais), de prémâcher la nourriture et d’aider au rot. Reste à savoir donc si c’est l’esprit d’initiative, le dynamisme, le travail collectif, l’intérêt général, le souci de la chose publique, et les nuits blanches à reconstruire le Liban, qui finiront par prévaloir une fois retournés dans leurs pays les membres de la commission Mehlis. Et pour cela, évidemment, une présidentielle anticipée s’impose. Dans quelques semaines, quelques mois à peine, un grand nombre de petits garçons qui verront le jour dans les maternités libanaises pourraient s’appeler Detlev. Ziyad MAKHOUL

Trente-sixième semaine de 2005 (J+209 : on dit que le rapport Mehlis contient déjà de quoi provoquer un séisme d’une formidable ampleur…)
La résultante, les conséquences du sacrifice expiatoire du martyr Hariri et de l’arrivée à Beyrouth de l’écrasant Mehlis dépasseront certes très vite le nécessaire mais simple cadre juridique pour éclabousser de partout et s’attaquer du dedans au politique. L’absolue et ricanante ironie du sort commence donc à laisser entrevoir les contours encore brumeux d’une réalité nouvelle : le rapport Mehlis, qui sera en principe publié vers la fin octobre, pourrait reléguer, de facto, ce Grand Moyen-Orient made in Washington au second plan ; de concrétiser ce projet d’une manière beaucoup plus soft. Le rapport Mehlis pourrait donc servir de mètre-étalon pour repenser,...