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Actualités - Opinion

Un conte pour enfants sages

Je m’en vais vous conter une belle histoire qui remonte au siècle passé. Une sorte de légende truffée de hauts et de bas et qui mêlait appétits et sentiments, instincts et affaires familiales. Une histoire que les bonnes, chez mes parents, me racontaient du temps où j’étais gosse pour m’endormir plus vite le soir. Les conteuses, suffisamment futées, arrêtaient toujours leur récit au moment qu’il ne fallait pas, un moment où s’annonçait un rebondissement dont je n’allais prendre connaissance que le lendemain à la même heure… C’était l’histoire d’un jeune prince né sous une belle étoile, auquel ses parents avaient eu la légèreté de laisser pas mal de libertés à l’âge de l’adolescence. Il vivait dans une jolie petite ville située au bord de l’eau, avec un climat de rêve. Les gens y travaillaient en chantant et l’on se nourrissait des plus beaux fruits du monde. En été, l’air du large y balayait la canicule, et la neige, en hiver, pointait là-haut son nez blanc comme dans les décors d’opérette. Le beau garçon rêvait d’une longue vie pleine de plaisirs et d’insouciance. Voilà pourquoi il ne manifestait, à l’âge adulte, aucune envie de se marier. Ce qui ne l’empêchait pas de profiter de sa jeune verdeur pour batifoler ici et là, pour voyager un peu partout et inviter chez lui, en retour, tous ceux qu’il avait rencontrés. Il était si confiant de nature qu’il négligeait parfois, au moment de sortir de chez lui, de fermer portes ou fenêtres dans l’aile qu’il occupait. Ce qui lui valut plus d’un cambriolage de la part de voisins indélicats. Mais, bon enfant, il pardonnait. Convivialité heureuse oblige ! Le temps passant, se posa à lui un jour, plus sérieusement, la question de ses épousailles éventuelles. Déjà la famille s’inquiétait. Hésiterait-il ? On lui proposerait une fiancée de choix. Une cousine, tiens ! régnant sur un fief voisin… Des fiancées, il est vrai, il en trouvait assez souvent le long des plages, histoire de passer de bons moments. Mais un engagement définitif, il n’y pensait pas. C’était compter sans la détermination du ban et de l’arrière-ban. Son clan était corsé et les habitudes, us et coutumes, incontournables. Il épouserait… de gré ou de force ! On commença donc par le gré. Inviter tout d’abord la fameuse cousine. Une espèce de grande sœur, au demeurant, qui ne s’était pas fait trop languir. Pensez donc ! La quarantaine bien sonnée, alors que lui n’avait que trente ans à peine… et mignon à croquer. Dix ans de différence d’âge ? Bernique ! On est moderne ou on ne l’est pas. Et puis, il avait fréquenté les femmes. Il connaissait la vie. Cela suffisait. Notre bel ami obtempéra. Voir, ne lui coûterait pas trop. Quant à laisser transparaître son tempérament…, aucun complexe. Il savait tout, de naissance, et il avait toutes les qualités de ses défauts. Il accepta donc de recevoir un soir dans son jardin la dulcinée promise par ses collatéraux. Qui s’étaient chargés de toute la mise en scène. De vieilles tantes, inconditionnelles de ladite cousine et commères à leurs heures, n’avaient rien épargné. Ni les conseils, ni les promesses, ni les évocations d’un curriculum bien fourni. « La future mariée, proclamait-on, possédait une scierie féerique qui fonctionnait à plein rendement et qui, tout comme chez les menuisiers du monde entier, mordait le bois à belles dents dans les deux sens et tout au long des jours… » Ça ne pouvait que rapporter ! La belle l’avait reçue en héritage suite à la mort d’un premier époux. Ce dernier avait eu l’heureuse idée de l’initier à temps aux rouages du métier, par scrupuleuse commodité. Elle menait, depuis lors, son affaire de main de maîtresse. Côté vie intime… des bagatelles ! Privée prématurément d’époux, elle avait pris quelques amants. Oh ! Rien que des passades ! Un seul avait perduré huit mois avant d’être carrément renvoyé. D’ailleurs, côté moralité, le garçon qui la recevait n’avait pas à rougir de son propre palmarès. Bref, ils se rencontrèrent. Elle était brune et grande. Il préférait, lui, les blondes et les petites. Elle avait de gros nénés, un tour de hanches impressionnant et portait de grands escarpins plats qui ressemblaient un peu à des bottes militaires. Aussi, la cour qui l’accompagnait avait-elle des allures martiales… Pour sourire, elle lui montra des dents goulues et pas trop blanches. Elle lui promit complicité et protection alors que le malheureux, en bon oriental, en attendait charme et soumission. Elle tendait vers lui de grandes mains quêteuses… Que voulez-vous qu’il fit ? Il refusa net l’aventure et se retira dans sa chambre. Mal lui en prit. On n’éconduit pas ainsi une cousine de cette importance. La belle ne souffla mot, mais elle ne pensa pas moins à préparer sa vengeance : un plat qu’elle mangerait froid… après l’avoir laissé cuire à grands feux par marmitons appointés. Car, prévoyante, elle les avait inclus dans sa suite, ses marmitons. Pour lui assurer, jusque chez les autres, beau prétexte, la continuité de son régime alimentaire. Aussi, ces derniers s’étaient-ils déjà déployés du côté des cuisines, exhibant leurs recettes au grand ébahissement des gens de la maison. Et puis, les tantes-commères, présentes à la rescousse, manifestèrent leur redoutable efficacité. « Il ne fallait à aucun prix, disaient-elles, aggraver davantage la maladroite offense faite par le maître de céans. La plus succincte des politesses serait de permettre à ces hôtes d’exception de s’exercer à leurs sauces nouvelles qui ne risquaient pas de tourner ». Sauver la face, au nom de la dignité de la famille, c’est ce qui comptait avant tout. Notre prétendu prétendant dut se montrer bon prince, comme à l’accoutumée. Il offrit pour quelques nuits l’hospitalité de son toit à la cousine et à sa cohorte. Mais de recettes ratées en plats sournoisement mijotés, les hôtes en question semblaient vouloir éterniser leur présence. Trente longues nuits s’écoulèrent ainsi, pleines de fantômes et de sinistres va-et-vient… Jusqu’au jour où le drame éclata ! Parce qu’entre-temps, les comparses avaient tenté de faire main basse sur tout ce qui les entourait. Malgré les protestations du majordome et du reste des occupants de la demeure… Ainsi, rendus furieux et jaloux devant l’amoncellement de ces belles choses qui garnissent les résidences des princes fortunés, ils pénétrèrent derechef, un vilain matin, dans le grand salon… Le héros de notre histoire venait de rejoindre ses appartements à l’issue de l’une de ces joyeuses réunions où chacun pouvait parlementer à souhait, lorsqu’il entendit brusquement un énorme boum ! Là, du côté du balcon qui donnait sur la mer… Les murs de la citadelle avaient vibré. Il se précipita sur les lieux. Et ce qu’il vit le glaça d’horreur ! En fait, il ne vit personne. Le salon était vide et les meubles déplacés comme pour brouiller les pistes. Mais des éclats jonchaient le sol, les rideaux étaient déchirés et une puanteur inqualifiable emplissait l’air ambiant. Plus fort, plus inouï que tout, il distingua enfin à ses pieds ce qui restait du chef-d’œuvre qu’il avait si chèrement acquis quelques années plus tôt : une statue de Bouddha géante, en porcelaine colorée, d’un prix inestimable, qu’on avait installée sur un socle en argent massif. Il n’en restait plus rien. On venait de réduire en miettes ce sur quoi il croyait avoir misé… C’est alors que le monde bascula. Aveuglé, hors de lui, notre petit prince sortit sur le perron et la vit, elle, qui réapparaissait enfin, gouailleuse et faussement éplorée pour savourer à vif les traces du forfait. Il l’accusa violemment, sans prendre garde aux subtilités d’un langage qui n’était plus de mise. « Allez-vous en, lui cria-t-il, et emmenez avec vous cette horde de voyous et d’espions qui n’ont cessé depuis votre arrivée de piller ma maison et mes réserves, de chasser mes fermiers, de s’approprier mes biens et de corrompre ce qui reste de mes gens… » « Mais je voulais vous aider, lui répondit-elle, en l’interrompant. Je voulais vous enseigner comment mettre de l’ordre dans ce qui allait devenir notre chez nous. Oubliez-vous qu’on allait nous marier et qu’une fiancée bien née se doit de prévoir ce que sera son intérieur, sa cuisine, sa chambre. Ingrat, vous avez rejeté mes avances alors que je me sacrifiais moi-même. Vous avez fait le fier alors que vous êtes endetté jusqu’au cou, au bord de la ruine. J’étais prête à ignorer vos frasques, à vous tirer de vos faux pas et vous faire profiter un jour de tous les bienfaits que je recueille chez moi grâce à ma scierie magique… » Notre prince ne l’entendait même plus. Il était noyé dans le chagrin. Il réalisait enfin la gravité de son geste et voyait l’abîme où sa générosité farfelue avait failli l’entraîner. Alors, au diable les tantes-entremetteuses, il leur cracherait dessus. Il se révolterait… Et puis, sans trop savoir ce qu’il faisait, il courut en plein air et appela à l’aide tous ceux qu’il rencontrait. « Débarrassez-moi d’elle, criait-il à pleins poumons. Sauvez-moi ! J’ai le droit de vivre libre, loin de toute tutelle. » Les gens l’écoutaient, effrayés, presque incrédules… Pourtant, petit à petit, la foule grossissait. Bientôt tous les habitants de la ville furent sur les dents. On n’avait jamais vu pareil enthousiasme. Le délire s’emparait de chacun. Lui-même n’avait jamais imaginé un tel prodige. Il venait de réussir un miracle. Celui de mettre d’accord tout d’un coup les bons et les moins bons, les passionnés et les sceptiques, les jeunes, les vieux, les femmes et jusque certains parmi les anciens sympathisants de cette cousine honnie. Qui plus est, il venait d’apercevoir, non sans plaisir, un personnage de poids parmi tous ces porteurs de fanions. C’était un colosse du quartier, marchand de carottes à ses heures et qui, cette fois, montait les marches du palais, un gros bâton à la main. Alors le prince comprit qu’il allait gagner son pari. Sa révolte était payante. Devant l’ampleur de la réaction, la cousine, en catimini, eut tôt fait de rejoindre son fief. Tôt est un euphémisme. Car ce fut de nuit, comme les rats, qu’elle s’éclipsa avec armes et bagages et tout le bataillon de ses acolytes… Et le beau prince jura, comme dans la fable, qu’on ne l’y reprendrait plus. « Adieu grande cousine et sœur. Je te laisse à ta scierie magique et m’occuperais désormais des oignons de mon jardin… » Le lendemain fut jour de joie au palais. Il était encore las, notre prince, ahuri, épuisé par une si longue attente. On dit qu’il devait avoir mûri, qu’il se promettait de tout remettre en place, qu’il allait faire publiquement son mea culpa… Mais la légende, tout aussi malicieuse que le stratagème des bonnes de mon enfance, arrêtait ici, d’un coup, le cours de son déroulement. Elle laissait le bon plaisir de l’auditeur en deviner la suite éventuelle. Je me souviens d’en être resté sur ma faim… Les bonnes avaient réussi à me donner l’habitude de m’endormir et donc la faculté de rêver. Je n’ai pas cessé, depuis, de le faire… Mais si, par le passé, cette histoire avait contribué à me donner le sommeil réparateur, elle n’est plus hélas, aujourd’hui, qu’une histoire… à dormir debout ! Louis INGEA
Je m’en vais vous conter une belle histoire qui remonte au siècle passé. Une sorte de légende truffée de hauts et de bas et qui mêlait appétits et sentiments, instincts et affaires familiales.
Une histoire que les bonnes, chez mes parents, me racontaient du temps où j’étais gosse pour m’endormir plus vite le soir. Les conteuses, suffisamment futées, arrêtaient toujours leur récit au moment qu’il ne fallait pas, un moment où s’annonçait un rebondissement dont je n’allais prendre connaissance que le lendemain à la même heure…
C’était l’histoire d’un jeune prince né sous une belle étoile, auquel ses parents avaient eu la légèreté de laisser pas mal de libertés à l’âge de l’adolescence. Il vivait dans une jolie petite ville située au bord de l’eau, avec un climat de rêve. Les gens y...