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Actualités - Opinion

Commentaire - Le peuple contre Poutine

par Boris Berezovsky* J’ai contribué au choix de Vladimir Poutine pour succéder au premier président démocratiquement élu, Boris Eltsine. Étant donné que des structures tel le KGB et la Mafia dirigent aujourd’hui la Russie et manipulent le système judiciaire, il est admis qu’Eltsine voulait choisir lui-même son successeur afin d’éviter les poursuites. Mais nous, qui avons choisi Poutine, étions chargés de trouver un successeur apte à poursuivre les réformes entamées par Eltsine, et non pas quelqu’un qui les protégerait, lui et sa famille. Eltsine n’avait peur de rien et ne pensait pas à sa propre survie, mais à la survie de l’idée démocratique qu’il avait introduite en Russie. Cette idée est pourtant aujourd’hui menacée par le successeur que nous lui avons choisi. Je ne cherche pas à nier la responsabilité de mon soutien à Poutine. Nous n’étions pas amis intimes, mais lui et moi avons travaillé ensemble dans des situations critiques, et je n’ai jamais douté de sa sincérité. Poutine agit selon ses convictions. Le problème est que ses convictions, notamment la croyance que la Russie ne peut prospérer que si elle est dirigée par une unique source de pouvoir, sont erronées. Et cette erreur grossière est en train de mener la Russie à sa ruine politique. Évidemment, nul ne peut tenir un poste à hautes responsabilités sans commettre des méprises, même des erreurs fondamentales, et c’est surtout vrai quand les temps sont troublés. Eltsine ne faisait pas exception à la règle, mais il reconnaissait ses erreurs. Lorsqu’il s’est retiré le 31 décembre 1999, il a demandé pardon d’avoir déclenché la guerre en Tchétchénie. Poutine, en revanche, semble incapable de reconnaître et d’admettre ses erreurs, et persiste dans une politique longtemps après que son échec devient flagrant aux yeux du monde entier. L’une des erreurs d’Eltsine a été son échec à placer les priorités morales à la tête de son programme de réformes. La Russie aurait dû se repentir du stalinisme et du système des goulags. La nation entière, sans exception, aurait dû se repentir, comme les Allemands l’ont fait depuis 1945. Cet échec compte, car il a permis que la foi inconditionnelle de Poutine dans l’autorité centrale mène à une nouvelle capture de l’État par les services de sécurité. En effet, une des conséquences directes du repentir national aurait dû être le ban du parti communiste et la disqualification de tout poste politique de ceux qui ont travaillé pour le KGB. Même si de tels tris politiques ne sont pas simples dans des sociétés postcommunistes, où victimes et collaborateurs étaient si nombreux, et la frontière entre les deux parfois si floue, une solution viable aurait pu être trouvée, comme en République tchèque. Le choix de ne rien faire a laissé les structures de sécurité russes indemnes et capables de faire leur retour sur la scène politique, ce à quoi elles sont parvenues aujourd’hui. La résurrection politique des structures du KGB sous Poutine et leurs efforts pour faire taire les dissidences ont de nouveau transformé la Russie en un pays de transfuges. Il est impossible de faire taire les politiciens et les médias indépendants sans étouffer les sources financières indépendantes, ce qui explique que le Kremlin de Poutine ait concentré ses attaques sur les soi-disant « oligarques ». L’arrestation de Mikhail Khodorkovsky et son procès ont été orchestrés pour cette raison précise. En supprimant les sources financières indépendantes, les services de sécurité qui dominent le Kremlin espéraient détruire la vie politique indépendante en Russie. Sans bases de pensée indépendantes, c’est un climat de peur qui s’installe. Mais la peur n’est pas seulement dégradante, elle ne permet pas de bien gouverner. Eltsine avait intuitivement compris que peur et prise de décision centralisée et descendante ne pouvaient constituer la bonne manière de diriger un pays moderne, et il avait donc insisté pour réformer les relations entre les citoyens et l’État. Poutine ne comprend toujours pas qu’un système politique centralisé est aussi incapable de comprendre et de corriger les erreurs aujourd’hui qu’il l’était à l’ère soviétique. Faute d’une solide éducation, Poutine est, tout à fait sincèrement, en train de mener la Russie vers la même désintégration que celle qui a accompagné l’écroulement de l’État soviétique. Le peuple commence à s’en rendre compte. Il constate que le désir de Poutine de créer un État moderne solide et efficace ne peut se réaliser, car un État moderne est gouverné non pas du dessus, mais par des citoyens informés qui forcent leurs dirigeants à reconnaître et à corriger leurs erreurs. Poutine, lui aussi, semble soupçonner l’impuissance de son régime. C’est l’une des raisons qui ont rendu la Russie si agressive avec ses voisins, l’Ukraine et la Géorgie, et qui la poussent à maintenir une présence militaire dans des endroits comme Transdniestrie, la région sécessionniste de Moldavie. En s’imposant dans les régions voisines de la Russie, le Kremlin pense qu’il peut convaincre les Russes de son omnipotence. Étant donné que les débats en Russie sont châtrés et que le Kremlin est capable de manipuler les élections, un changement de régime est la seule solution qu’il reste pour y préserver l’idée de démocratie. Il est vain de s’accrocher à des illusions. Ceux qui s’opposent à Poutine doivent décider de ce qu’ils veulent et annoncer que si le régime échoue à faire respecter la Constitution, ils ont le droit de l’y forcer par tous les moyens. Aujourd’hui, la question du pouvoir en Russie ne peut plus se décider aux urnes. Comme en Ukraine, au Liban et au Kirghizstan, elle se décidera dans la rue. (*) Boris Berezovsky, directeur adjoint du conseil national de sécurité russe sous Boris Eltsine, vit en exil à Londres. © Project Syndicate, 2005. Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot.
par Boris Berezovsky*

J’ai contribué au choix de Vladimir Poutine pour succéder au premier président démocratiquement élu, Boris Eltsine. Étant donné que des structures tel le KGB et la Mafia dirigent aujourd’hui la Russie et manipulent le système judiciaire, il est admis qu’Eltsine voulait choisir lui-même son successeur afin d’éviter les poursuites. Mais nous, qui avons choisi Poutine, étions chargés de trouver un successeur apte à poursuivre les réformes entamées par Eltsine, et non pas quelqu’un qui les protégerait, lui et sa famille.
Eltsine n’avait peur de rien et ne pensait pas à sa propre survie, mais à la survie de l’idée démocratique qu’il avait introduite en Russie. Cette idée est pourtant aujourd’hui menacée par le successeur que nous lui avons choisi.
Je ne cherche pas à nier la...