Le ministre de l’Information, mon ami Charles Rizk, nous a annoncé le décès d’une grande dame.
Sans même prononcer cette phrase habituelle des annonces nécrologiques : « Nous avons le regret de vous annoncer le décès survenu hier d’une grande dame, Télé-Liban, suite à une longue et cruelle maladie. Ni pleurs. Ni couronnes. Prière envoyer vos dons aux futurs malheureux qui privatiseront cette institution de l’État. »
Télé-Liban en tant que telle a été créée le 1er janvier 1978, et l’un des signataires lors de la fusion de la Compagnie libanaise de télévision et Télé-Orient fut le Dr Charles Rizk, alors directeur général du ministère de l’Information. La CLT avait été fondée en 1958 et était la première télévision du Moyen-Orient. Télé-Orient, elle, date de 1962.
Charles Rizk et moi avons été PDG de Télé-Liban à deux époques différentes : lui en 1978, moi entre 1996 et 1999. Six ans séparent ma sortie de Télé-Liban et la décision de la privatisation. Quelle différence !
En 1999, le Conseil des ministres, présidé alors par M. Sélim Hoss (et où siégeait l’actuel président du Conseil Nagib Mikati), m’avait pressenti pour répondre à trois questions :
1) Pourquoi toutes les télévisions gagnent-elles de l’argent alors que Télé-Liban en perd ? J’avais prouvé, m’appuyant sur ma double expérience de publicitaire et de PDG de Télé-Liban, qu’il n’en était rien et que seule la LBC – car elle vendait ses productions sur le satellite – gagnait très peu.
2) Fallait-il privatiser Télé-Liban ? Ma réponse était « non », car dans l’état de ses finances et du délabrement dans lequel elle se trouvait, Télé-Liban n’aurait jamais pu trouver acquéreur puisque les licences se donnaient à trois fois rien.
3) Pourquoi Télé-Liban n’était-elle pas sur satellite ? Ma réponse était toute simple: l’État a accordé ce droit, pour des raisons politiques, à la LBC et à Future, et avait ignoré sa propre chaîne.
À la fin de mon exposé, le président Lahoud, frappant la table de la paume de sa main, dit: Télé-Liban restera la propriété de l’État.
Le même président a accepté, hier, la mort d’une propriété de l’État. De plus, M. Mikati, qui en 1999 avait acquiescé au maintien de Télé-Liban, vient de rendre public le verdict de mise à mort de l’institution publique libanaise.
Privant ainsi l’État du média principal qui lui aurait permis d’être à équidistance de toutes les parties en présence, alors que toutes les chaînes privées n’accordent même pas le droit de réponse aux politiciens qui ne partagent pas leur avis.
Adieu donc au droit de culture, au droit de pédagogie, au droit de formation des générations que le citoyen est en droit d’exiger de son gouvernement. Adieu la télévision publique.
Télé-Liban était une grande dame.
Ma pensée va à mon ami défunt Wissam Ezzeddine, qui a créé la télévision au Liban.
Arrêt sur image. Larmes figées.
Jean-Claude BOULOS
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