Cher Samir
J’espère que ce petit mot te parviendra et que tu pourras le lire la cigarette à la main, en train de siroter le café servi chaud.
À l’heure où je t’écris, beaucoup te pleurent encore, beaucoup te regrettent déjà et beaucoup mesureront plus tard la valeur que tu représentais, et les valeurs que tu défendais.
Je ne sais pas si tu es au courant des dernières nouvelles, mais bon, il se passe beaucoup de choses ici. Je ne sais si cela t’intéresse, mais il faut bien que je te raconte un peu ce qui se passe ici-bas.
Oui je sais, depuis là-haut, tu peux nous voir. J’imagine que tu restes tranquille, ta cigarette enfumant ta résidence dans l’au-delà et ton regard toujours lointain: est-ce le rêve d’un monde meilleur? Est-ce une réflexion sur le monde présent? Ou est-ce tout simplement un coup d’œil dehors pour voir ceux qui te poursuivent comme dans les films d’espionnage: lunettes noires, chapeau et manteau beige, sous les 30 degrés de température et les 80% d’humidité beyrouthine. Décidément, ils ne font pas dans la discrétion, comme du reste, dans la manière dont ils t’ont tué. Face à ta plume, les mots leur manquaient. C’est à se demander s’ils savent écrire. Et même, en supposant qu’ils sachent lire et écrire, savent-ils seulement réfléchir?
Tu nous vois te pleurer, te rendre hommage, te regretter, évoquer ton souvenirs et tes paroles toujours acerbes et provocatrices, mais au fond justes et sincères.
Car provocateur tu l’étais et je suis sûr que tu le resteras, car dans l’au-delà il n’y pas de raison de changer.
Fais attention, car fumer peut tuer, je dis bien «peut» tuer, mais ne tue pas nécessairement. En revanche, la bêtise et la stupidité ici-bas sont plus dangereuses que la cigarette. Le comble, c’est que les industries de la cigarette font du pognon sur le dos des fumeurs, sur ton dos et le mien. Quant aux industriels de la bêtise, ici-bas, ils ne produisent que des imbéciles et des lâches qui causent des dégâts, beaucoup de dégâts, et ceux-là tuent à coup sûr. La preuve, ils t’ont eu!
Oui, je sais ce que tu vas me dire. Non, ne le dis pas, car tu as toujours l’art de la dérision, de bousculer tes interlocuteurs jusqu’au fond de leur conscience. C’est ton charme. Ce charme-là nous manquera.
Au fait, en parlant de charme, as-tu déjà conquis ta place là-bas? Provocateur que tu es, tu te feras très vite remarquer! Je ne me soucie pas pour toi. As-tu déjà trouvé du boulot? J’imagine les panneaux que tu rencontres en te promenant à la découverte de l’univers : «Silence, ici on dort, comme on a tué là-bas», «Chut, ici on se repose, les retraités ont fait leur sale boulot sur terre» ou alors «Résidence des âmes qui ont tué sur terre et qui reposent en paix. Merci de respecter le silence des lieux et surtout le silence sur leur passé.»
Tu parles! Te connaissant, je suis sûr que tu trouveras le moyen de faire quelque chose. Tu trouveras bien le moyen de remuer ce beau monde et tu rappelleras les anomalies et les tares des lieux et du système. Tu prendras ta plume pour dénoncer et pour instaurer le débat, sans gêne, en toute impunité et sans compromis, bref en toute liberté.
Samir, avec ton départ, les choses ne seront plus comme avant. La mort n’est pas dure, c’est la vie qui l’est. Dans l’au-delà, tu trouveras certainement des copains, des amis, des collègues et peut-être même des ennemis, enfin sûrement. Qu’est-ce qu’ils se sentiront petits devant toi, ceux-là!
Si seulement tu pouvais répondre à ma lettre, pour avoir de tes nouvelles. Cela me ferait plaisir.
En attendant, ici tout le monde te salue: tes camarades du lycée en particulier.
Hassan MAKKI
Lausanne – Suisse
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