Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

« Waynoun », ou la parole qui libère

Rivés à nos écrans, nous avons « découvert », mercredi soir, grâce à l’exceptionnelle émission de Marcel Ghanem sur la LBCI, les vies brisées, arrêtées dans leur course naturelle, de centaines de nos concitoyens qui ont disparu ou dont les proches ont « disparu » dans des geôles syriennes ou libanaises. Murés dans leur douleur pendant de longues, d’interminables années, enfermés dans un mutisme forcé, ignorés par les « autorités », «ostracisés», menant un combat solitaire, ces hommes et ces femmes, ces mères de courage surtout, ont révélé aux yeux de milliers de téléspectateurs le sceau infâme de l’injustice qui les a frappés. Mais surtout, ils ont révélé à notre conscience anesthésiée par des années de « normalisation » de l’injustice, l’ampleur de nos lâchetés, de notre crainte de savoir ainsi que la dévastatrice apathie, couardise ou impéritie de nos « élus », de nos « gouvernants », de notre justice. Ces familles amputées, ces mères éplorées, ces anciens prisonniers meurtris dans leur chair et leur être ont, par leurs mots simples, leurs non-dits, leurs larmes vainement retenues, les étranglements de leur voix, retrouvé la parole qui libère et qui leur fut longtemps interdite. L’émission de Marcel Ghanem nous a permis de réaliser avec stupeur, comme un coup de poing en pleine figure, ce que nous n’ignorions pas vraiment : – que, lentement mais inexorablement, notre démocratie libanaise avait fini par se vider de ses composantes et n’était plus qu’une coquille vide ; – qu’avec l’abdication de la souveraineté, un État abdique aussi son humanisme ; – que là où la liberté, la dignité et les droits de l’homme sont bafoués et absents, l’homme est absent aussi ; – que le goulag était plus proche de nous que nous voulions bien le croire, qu’il était peut-être même au milieu de nous. Régie par la peur, notre société s’étourdissait au son des décibels des boîtes de nuit, dans les néons de la vie nocturne, les paillettes du show-biz et la production de « stars », en se nourrissant de l’illusion d’un Monte-Carlo fictif. Waynoun ? Où sont-ils ? Le titre tonitruant de l’émission parlait-il des disparus ou de nous ? Oui, chacun savait mais chacun était terrorisé. Civils, « responsables » et diplomates, libanais et étrangers. Surtout ne pas voir l’autre côté du rideau. Ne pas bousculer l’ordre établi. Détourner le regard de ces familles-parias, de ces parents-parias, dont l’État n’a voulu reconnaître le calvaire qu’à contrecœur et avec qui très peu de personnes ont osé se solidariser, à part une poignée de militants courageux, journalistes, députés et organisations comme Solide ou d’autres comités pour la défense des droits de l’homme. Qui dira l’immense déni de justice de ces anciens prisonniers dont on niait jusqu’à l’existence ? « Il faut prier et se repentir, car l’enfer existe : nous en revenons », a déclaré l’un d’eux, Ali, sur un ton d’une infinie tristesse. Cette dignité que leurs geôliers ont voulu leur arracher, c’est à toute la société qu’ils l’ont ôtée. Et à les écouter parler, eux, les « revenants de l’enfer », sans amertume et sans haine mais avec un sens profond de la mesure mêlé à une indicible souffrance, l’on réalise que ce sont eux qui ont probablement gardé le véritable sens de la dignité humaine. « Cette émission montre clairement le besoin de justice », devait affirmer Ghassan Moukheiber, l’un des remarquables défenseurs du « dossier » des disparitions forcées. Justice et vérité vont de pair. Le peuple libanais a besoin de connaître la vérité qui permettra d’aboutir à la justice. Le rôle des médias est essentiel, comme en témoigne ce premier pas vers la parole ouverte, dans l’émission-phare de la LBCI. L’Afrique du Sud n’a pansé les blessures de l’apartheid qu’au travers d’une commission intitulée Truth and Justice Commission. Le Maroc a initié une initiative semblable. Depuis l’assassinat de Rafic Hariri, les Libanais clament à l’unisson leur désir de vérité. Pour toutes les victimes de la guerre et de l’après-guerre. Comme si s’était réveillé en eux le souvenir des blessures non encore cicatrisées. Ce désir de vérité est couplé à une immense soif de justice. Tant que cette soif n’a pas été rassasiée, le Liban ne se reconstruira pas. Carole H. DAGHER

Rivés à nos écrans, nous avons « découvert », mercredi soir, grâce à l’exceptionnelle émission de Marcel Ghanem sur la LBCI, les vies brisées, arrêtées dans leur course naturelle, de centaines de nos concitoyens qui ont disparu ou dont les proches ont « disparu » dans des geôles syriennes ou libanaises.
Murés dans leur douleur pendant de longues, d’interminables années, enfermés dans un mutisme forcé, ignorés par les « autorités », «ostracisés», menant un combat solitaire, ces hommes et ces femmes, ces mères de courage surtout, ont révélé aux yeux de milliers de téléspectateurs le sceau infâme de l’injustice qui les a frappés. Mais surtout, ils ont révélé à notre conscience anesthésiée par des années de « normalisation » de l’injustice, l’ampleur de nos lâchetés, de notre crainte...