Par Alfred STEPAN*
Quelque 400 millions de musulmans vivent hors du monde arabe dans des pays à majorité musulmane. Il s’agit notamment de la Turquie, du Bangladesh, du Sénégal, du Mali et de l’Albanie, pays dont les dirigeants doivent leur poste à des élections relativement libres. Ce ne sont pas encore tout à fait des démocraties, mais avec des élections ouvertes à différents partis, ils remplissent l’une des conditions nécessaires à l’instauration d’une véritable démocratie.
Mais depuis que le Liban a été déchiré il y a 30 ans par la guerre civile et la violence, exacerbées par les incursions militaires de l’OLP, d’Israël, de la Syrie, de la France et des USA, aucun pays arabe n’a connu d’élections vraiment libres. Il est donc important que la communauté internationale se penche sérieusement sur les chances qui s’offrent pour la démocratie en Palestine et dans les pays voisins.
Une démocratie moderne suppose au moins sept conditions :
– un État qui fonctionne – qui détient le monopole de l’utilisation de la force légitime – un consensus sur la définition de ses ressortissants – des frontières reconnues tant sur le plan national qu’international – un gouvernement établi à l’intérieur du territoire national – un gouvernement élu responsable de ses citoyens – un système juridique suffisamment intégré.
Il est évident que lorsque le quartier général de l’OLP se trouvait en Jordanie, au Liban ou en Tunisie et que l’Autorité palestinienne n’existait pas, aucune de ces conditions n’était remplie. C’est en partie à cause de l’action ou de l’inaction de Yasser Arafat qu’à sa mort, elles ne l’étaient toujours pas.
Ainsi, lorsque Israël a détruit les structures étatiques palestiniennes, notamment après la deuxième intifada, Arafat n’a fait qu’aggraver les choses en court-circuitant et en réduisant à néant les mécanismes de contrôle tels que le Conseil législatif palestinien. Il n’a rien fait de l’héritage des quatre systèmes juridiques différents dont il aurait pu s’inspirer.
Arafat a également contribué à l’absence de monopole légitime de la force en ignorant les actions armées menées de manière semi-autonome par le Fateh, sa propre milice, de même que celles menées par les Brigades des martyrs d’al-Aqsa issues du Fateh, pour ne pas mentionner les autres milices armées.
Mais imaginons un instant ce qui paraissait inimaginable il y a seulement quelques mois : un monde dans lequel l’actuelle diminution de violence tiendrait, dans lequel les discussions entre Israéliens et Palestiniens aboutiraient à la reconnaissance réciproque de la souveraineté de chaque État. Tout cela n’est possible que si les États-Unis exercent une pression bien plus importante sur Israël pour qu’il accorde des frontières viables aux Palestiniens. Quelles seraient les conséquences d’une telle situation sur les chances de paix et de démocratisation au Moyen-Orient ?
Le président palestinien Mahmoud Abbas essaye désespérément de construire un État qui fonctionne. Avec l’arrêt des incursions israéliennes et une aide internationale à grande échelle de l’Union européenne, des USA, du Japon et de certains pays de la Ligue arabe, il pourrait y parvenir.
Avec un véritable État et un système électoral en état de fonctionner qui soit ouvert à l’ensemble des Palestiniens, Abbas pourrait désarmer sa propre milice, le Fateh. Avec la paix et la perspective d’un bon résultat lors des élections parlementaires en juillet auxquelles il a accepté de participer, le Hamas sera fortement incité à passer de l’état de mouvement armé à l’extérieur du système à celui de parti politique engagé dans la compétition électorale. S’il parvient à désarmer toutes les milices, Abbas aura rempli la condition nécessaire à l’existence d’un État, à savoir ce que Max Weber appelle le « monopole de l’utilisation légitime de la force ».
Les Palestiniens disposent de bien plus d’ingrédients nécessaires à une société civile vigoureuse que n’importe quel pays arabe. Ils ont notamment un mouvement de défense des droits de l’homme très actif qui s’est préoccupé initialement des exactions israéliennes, mais qui critique de plus en plus celles commises par l’Autorité palestinienne. La société palestinienne comporte aussi un puissant mouvement de femmes (la Palestine a été le premier pays arabe à accorder le droit de vote aux femmes en 1946).
Paradoxalement, comme tellement de Palestiniens ont travaillé en Israël, ont connu les prisons israéliennes, souvent lisent et parlent l’hébreu et sont régulièrement exposés aux médias israéliens et aux arcanes de la politique israélienne – davantage que celle de n’importe quel pays arabe –, la jeunesse palestinienne a pu observer de près la vie dans une démocratie. La démocratie dans un État palestinien indépendant est donc possible.
Depuis la fin de la guerre civile en 1990, il y a eu régulièrement des élections au Liban. Mais un pays qui n’est pas souverain ou qui n’a pas le contrôle sur sa politique intérieure n’est pas véritablement démocratique. La Syrie, avec ses 14 000 soldats qui stationnaient au Liban, a pesé lourdement dans le processus de désignation du président libanais et dans la vie politique libanaise. Sur le plan électoral, le Liban ne peut donc guère servir d’exemple.
Si Israéliens et Palestiniens parviennent à une paix équitable et durable, la Syrie risque de beaucoup moins intervenir dans la vie politique libanaise. Le Liban pourrait alors revenir sur une trajectoire démocratique. Il se peut alors que pour survivre dans un nouveau Liban souverain, le Hezbollah déploie une stratégie politique démocratique plutôt que militaire. Cette évolution serait favorisée si les parties concernées acceptaient la présence d’une force internationale de maintien de la paix pour démilitariser les hauteurs du Golan.
Les deux seuls pays arabes à avoir jamais reconnu Israël sont l’Égypte en 1978 et la Jordanie en 1994. Mais il s’agissait d’une situation asymétrique. Ces deux pays ont reconnu Israël, mais Israël n’a pas reconnu la Palestine et a continué à construire des colonies dans les territoires occupés. En Jordanie et en Égypte, des mouvements de protestation contre cette paix asymétrique ont entraîné une fragmentation de la société et un tour de vis du pouvoir sur le plan intérieur. Par contre, une paix symétrique entre Israéliens et Palestiniens rencontrerait beaucoup moins de résistance islamique. Un accord de paix symétrique pourrait aussi contribuer à entraîner une dynamique de démocratisation en Jordanie et en Égypte.
Depuis 30 ans, les Palestiniens et leurs voisins immédiats n’ont jamais eu une occasion aussi propice pour parvenir à la démocratie. Ils y réussiront s’ils profitent de l’ouverture qui se présente et si la communauté internationale accroît ses efforts pour mettre fin au conflit israélo-arabe.
*Alfred Stepan est professeur au département de sciences politiques de l’université de Columbia à New York.
© Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2005. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz.
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